Dix-sept ans après, la Tunisie se dirige-t-elle fatalement vers un remake du «Coup d'Etat médical» qui avait mis fin au règne de Bourguiba en 1987? Le président Zine el-Abidine ben Ali, au pouvoir depuis cette date, brigue ce dimanche un quatrième mandat. Lui qui avait assuré, lors de sa prise de pouvoir, qu'il n'y aurait plus jamais de «présidence à vie», a obtenu en 2002 une modification de la Constitution l'autorisant à se représenter. Et au vu du score obtenu lors du précédent scrutin présidentiel, en 1999 – 99,44% des voix –, personne n'imagine une seule seconde qu'il puisse s'incliner face aux trois autres candidats en lice. Pas même ces dits candidats, marginalisés dans les médias, sans base sociale digne de ce nom, et dont l'un, intimidé par le climat de peur policière qui sévit dans le pays, a préféré proclamer lors d'un meeting électoral qu'il se présentait «contre lui-même»…

Des rumeurs insistantes circulent en effet sur l'état de santé de Ben Ali, aujourd'hui âgé de 68 ans. Or celui qui, au fil des années, a réussi à s'attirer le soutien sans faille de l'Occident face au «péril islamiste», ne donne aucun signe de vouloir préparer une quelconque succession. «Le président égyptien a eu l'intelligence de profiter de la stabilité de son pays pour préparer cette succession, remarque le politologue Hasni Abidi, directeur à Genève du Centre d'études et de recherches sur le monde arabe et méditerranéen (Cermam). Aujourd'hui en Tunisie, Ben Ali semble le seul à même d'arbitrer les luttes de pouvoir dans son entourage. Ce faisant, il prend le risque de devoir préparer sa succession dans des circonstances beaucoup moins favorables.»

Dans l'immédiat, les sources d'instabilité semblent contenues, quand elles ne sont pas contrecarrées par les circonstances. «L'élection américaine du 2 novembre est une aubaine pour Tunis parce qu'elle va totalement occulter le scrutin tunisien, poursuit Hasni Abidi. Or le régime de Ben Ali est très sensible aux critiques des médias étrangers.» De l'avis général, les Tunisiens eux-mêmes sont focalisés sur l'échéance américaine, qu'ils suivent via les chaînes satellitaires arabes, beaucoup plus que sur le scrutin de dimanche, dont ils connaissent un résultat couru d'avance. Un désintérêt qui est la conséquence du long travail de sape du pouvoir pour les dépolitiser. «Le politique a été assassiné dans ce pays», assène une chercheuse française sur le Maghreb qui préfère garder l'anonymat pour ne pas compromettre ses activités académiques.

Mais, à moyen terme, la paix sociale achetée par le pouvoir via de multiples mécanismes de redistribution pourrait être remise en question. Un exemple parmi d'autres: le tourisme, qui représente l'une des plus importantes sources de revenus du pays. Il a joui de circonstances purement conjoncturelles: l'embargo de la communauté internationale sur la Libye, désormais levé. Il va donc falloir lutter face à ce redoutable concurrent en devenir. «Le système tunisien est profondément pervers, poursuit la spécialiste du Maghreb citée précédemment, parce qu'en dépit de ses assurances, il ne se place pas dans une logique de développement mais ne vise qu'à sa propre survie. Quitte à être relativement inventif en la matière.» Bref, le «bon élève» supposé du FMI se révèle beaucoup plus fragile que l'image qu'il aimerait promouvoir à l'extérieur, et de nombreux signes – paupérisation de la classe moyenne, grèves, etc. – montrent qu'il commence à s'essouffler.

Tout l'enjeu, pour une opposition laminée par des années de répression, est de se positionner lors d'échéances électorales comme celle du week-end – les Tunisiens seront également appelés à élire leurs députés. Comme l'explique Mustapha ben Jaafar, secrétaire général du Forum démocratique pour le travail et les libertés (FDTL, opposition formellement légalisée mais de facto pas reconnue), parler d'alternance en Tunisie relève d'une monumentale erreur de perspective: «Nous ne sommes pas en face d'un parti au pouvoir (ndlr: le RCD, rassemblement constitutionnel démocratique), mais d'un Etat partisan.» Sa formation, avec d'autres, a opté pour le boycott, suite à une tentative avortée de l'opposition de se mettre d'accord sur une candidature unique digne de ce nom. Mohamed Ali Helouani, chef du parti d'Ettajdid, est en effet monté seul au front avec l'ambition d'exploiter les micro-espaces de liberté consentis pas le système – en quasi pure perte.

«L'enjeu ne porte pas sur le 24 octobre, estime Hamma Hammami, porte-parole du Parti communiste et des ouvriers de Tunisie (PCOT), qui appelle aussi au boycott et au rejet de la légalité des résultats. Il porte sur la capacité de l'opposition à renouer des liens avec une société civile anesthésiée et apeurée, à la remobiliser autour de mots d'ordre qui coïncident avec ses préoccupations immédiates, son raz le bol du régime et de la corruption. J'ai peur d'une révolte spontanée qui interviendrait alors que les partis d'opposition ne sont pas prêts à assumer leurs responsabilités.»