Stéphane Bussard, new york

En prenant l’initiative sur le terrain et en bousculant les fronts, en faisant un retour remarqué à l’ONU à New York, Vladimir Poutine a été un fin tacticien. Mais, quand il s’agit de stratégie, la Russie réussit-elle à convaincre de la manière dont elle entend mettre un terme à la tragédie syrienne? Mercredi, présidant une séance spéciale du Conseil de sécurité consacrée au terrorisme au Moyen-Orient et en Afrique du Nord, son ministre des Affaires étrangères, Sergueï Lavrov, a tenté, en vain, de transformer l’essai. Il a dramatisé le danger que représente le groupe de l’Etat islamique (EI), qui menacerait de s’emparer de La Mecque, d’Israël, de l’Europe et de l’Asie centrale. Donnant l’impression qu’il fallait faire table rase du passé, quitte à oublier qu’une coalition internationale est déjà en place, il a déclaré qu’il n’était pas question «de débattre de qui a eu tort et qui a eu raison».
Moscou prévoit de déposer un projet de résolution visant à créer une vaste coalition pour combattre le groupe djihadiste de l’Etat islamique comprenant notamment l’Iran, les Européens, la Chine et les Etats-Unis. L’arrière-plan des discussions a accru encore la dramaturgie de l’événement. Quelques heures plus tôt, des avions russes menaient pour la première fois des frappes aériennes dans la province d’Homs ainsi que dans la province d’Hama. Selon Damas, il ne s’est agi que de cibles terroristes.
Dans la salle feutrée du Conseil de sécurité à New York, où des ministres de pays non membres avaient été conviés dont le conseiller fédéral Didier Burkhalter, tous se sont accordés pour décrire les djihadistes de l’EI comme l’ennemi commun. Mais certaines puissances se sont montrées très sceptiques envers le soutien massif que le Kremlin apporte à Bachar el-Assad, «le bourreau de la Syrie», selon Laurent Fabius. Le secrétaire d’Etat américain, John Kerry, a eu la politesse de ne pas balayer l’initiative russe d’un revers de la main, soulignant la volonté de Washington de coopérer avec tout pays, y compris la Russie et l’Iran. «Les Etats-Unis soutiennent tout effort sincère pour combattre l’Etat islamique.» Mais, à l’image des Français et des Britanniques, John Kerry a des doutes sur les cibles véritables des frappes russes. Visaient-elles Daech comme le prétend Moscou ou des rebelles opposés au régime de Damas? Le secrétaire d’Etat a mis en garde: «Nous ne devons pas mélanger et nous ne mélangerons pas notre combat contre l’Etat islamique avec le soutien à Assad.» John Kerry a précisé que les Etats-Unis allaient continuer leurs frappes à travers la coalition de 60 pays qu’ils ont mise sur pied. Son homologue britannique, Philip Hammond, est catégorique: pour l’heure, la coalition est «le meilleur dispositif» pour contrer l’EI.
La France et le Royaume-Uni sont tout aussi sceptiques. Le ministre français Laurent Fabius a fustigé la «politique de la terre brûlée» menée par le président Bachar el-Assad. Il a lui aussi interpellé les Russes, notant qu’il fallait lever toute ambiguïté quant à l’ennemi à combattre. Car «l’autre forme de terreur, c’est la répression sanglante du régime» syrien. «On dit que 80% des 250 000 victimes du drame syrien, que 80% des millions de réfugiés poussés sur les routes depuis trois ans l’ont été du fait des bombardements indiscriminés du régime.» Le chef de la diplomatie française le martèle. Toute coalition qui n’inclurait pas des Syriens serait une «faute morale et politique qui ne ferait qu’alimenter Daech». Même discours de la part du patron du Foreign Office, Philip Hammond, qui goûte peu le soutien russe à Bachar el-Assad. Ce n’est pas le «poison Assad qui va permettre d’éradiquer le cancer de l’Etat islamique». Chef du Département fédéral des affaires étrangères, Didier Burkhalter a affirmé à son homologue russe, Sergueï Lavrov, lors d’une rencontre bilatérale, la nécessité de créer un groupe de contact comprenant les puissances internationales (Russie et Etats-Unis) ainsi que des représentants des puissances régionales dont l’Iran et l’Arabie saoudite.