Au-delà de ses effets concrets, l’éruption du volcan islandais suscite toutes sortes de réactions. Historiques, scientifiques voire philosophiques ou empreints de morale, certains articles cherchent à aller plus loin dans la réflexion. Jusqu’à dramatiser.

Alors que le trafic aérien reprenait tout en douceur mardi en Europe, The Economist publie un passionnant article rappelant le souvenir de «l’été de tous les dangers», celui de… 1783. C’est Courrier international qui a traduit cette publication en français et qui résume: «Cette année-là, les gaz émis lors d’éruptions volcaniques en Islande furent à l’origine de dérèglements aux conséquences dramatiques.» Bigre. De quoi s’agit-il? D’un épais nuage de sable qui «apparut au nord des montagnes. La nuée était si vaste qu’elle recouvrit rapidement toute la région, et si épaisse qu’elle obscurcit complètement le ciel. Cette nuit-là, de violentes secousses sismiques se firent ressentir […] dans la région de Sida, dans le sud de l’Islande.»

Cataclysme? L’éruption du volcan Laki «n’a pu projeter les trois quarts de [ses] gaz que jusqu’à la couche inférieure de l’atmosphère […], où circulent les pluies, les nuages et les vents de surface. Ces gaz contenaient d’énormes quantités de dioxyde de soufre. […] Le Laki a libéré en deux jours autant de gaz que toute l’industrie européenne en un an actuellement. Une partie de ces gaz s’est dissoute dans la vapeur d’eau des nuages pour former de l’acide sulfurique. En quelques heures, le Laki avait donné naissance à un vaste nuage de pluie acide qui s’abattit sur les côtes sud de l’Islande.»

Ce nuage, bien plus toxique que l’actuel, «se répandit jusqu’en Asie centrale»! Partout sur la Terre, des hommes ont alors «laissé des descriptions détaillées […], parlant de l’aspect inhabituel du Soleil, du dessèchement des arbres et de l’herbe et de l’état des récoltes et du bétail». Et «parmi les gaz libérés lors de l’éruption, le fluor retomba rapidement sous forme d’acide fluorhydrique. En Islande, le résultat fut terrible. «La chair des chevaux a complètement fondu, écrit [un témoin de l’époque]. Les moutons sont encore plus gravement touchés. Pas une partie de leur corps n’est épargnée par les gonflements, notamment les mâchoires, où de larges protubérances apparaissent sous la peau.» «Rétrospectivement, conclut cette longue contribution de l’Economist, l’éruption du volcan Laki semble apporter certaines vérités sur le changement climatique, et notamment celle que l’émission de gaz polluants peut affecter de manière significative la courbe des températures (en l’occurrence en l’abaissant et non en la faisant grimper).»

Cet événement historique rappelle à bon escient «à quel point les sociétés d’abondance sont à la merci des forces de la nature», estime le quotidien espagnol El Correo, traduit par le site Eurotopics. Tout comme le Correio da Manhã, au Portugal, qui se faisait déjà très philosophique après les séismes d’Haïti et au Chili en ce début d’année: «Notre relation à la nature est tragique et hostile. […] La Terre vit et se rebelle, menace et nous tourmente.»

La Frankfurter Allgemeine réfléchit, elle, sur «l’homme pris entre la nature et les machines» à calculer et à prévoir les risques naturels, dans un article cité et traduit par le site Presseurop: «Plötzlich sind wir alle Zuschauer», soudain nous ne sommes plus que les spectateurs de ce qui nous arrive. Impuissants, «les passagers, les pilotes, les services météorologiques, les autorités». Et «la réponse humaine à la machine n’est plus possible. Si le degré de complexité calculée d’avance est suffisamment dense, le «destin» n’existe plus non plus. Là où le destin n’existe pas, tout passe sous responsabilité juridique.» Et selon le mathématicien américain Steve Strogatz qui s’exprime dans le New York Times, «les ordinateurs calculent des choses que même les mathématiciens les plus brillants ne sont plus capables de vérifier».

Ce nuage-là «mériterait d’être appelé Ubris», estime Jean d’Ormesson dans Le Figaro, car «les Grecs anciens appelaient Ubris l’orgueil qui envahit les hommes ivres de leur génie et de leur puissance». Il fait observer que le nuage actuel perturbe «un des maillons majeurs du tricot technologique qui habille et enferre le monde aujourd’hui: les transports aériens». Et d’analyser: «La nature est violente et rien n’est acquis aux hommes qui se croient maîtres et possesseurs de ce monde. Ils s’imaginent l’avoir dominé et asservi. La nature se rappelle à leur bon souvenir en les frappant avec ironie et sans trop de cruauté, non pas au défaut de la cuirasse, mais au cœur même de leur empire et de leurs ambitions.»

Enfin, c’est un ton d’une dramaturgie extrême qu’adopte l’écrivain roumain Adrian Paunescu dans le quotidien Jurnalul national, également déniché par Presseurop: « Nous devons reconnaître que cette maladie de l’enfer ne fait pas irruption sans raison, mais bien à cause des motifs qu’on ne contrôle pas. Les troubles et les inquiétudes de la terre tombent sur nous de partout. […] Nous sommes arrivés à un haut degré de danger planétaire. […] Nous étions bien fiers de notre condition humaine, bien arrogants! Le capitalisme, le socialisme, le futurisme, tout cela est devenu obsolète.» Heu… oui, ça va assez loin, ça.