Humanitaire

Le spectre d'une famine de masse fait son retour

Près de vingt millions de personnes sont menacées par la famine qui sévit violemment au Yémen, en Somalie, au Nigeria et au Soudan du Sud. Le CICR estime qu’il faut agir dans les trois mois pour éviter le pire

«Les mots manquent pour décrire la souffrance des habitants du Yémen. Leur résilience a atteint un point de rupture.» Directeur régional du Comité international de la Croix-Rouge pour le Moyen-Orient, Robert Mardini a dressé mercredi, au siège du CICR à Genève, un portrait extrêmement préoccupant de la situation dans ce pays considéré comme le plus pauvre de la péninsule Arabique. «Vingt personnes, ajoute-t-il, meurent en moyenne chaque jour» en raison de la famine et de problèmes sanitaires découlant de la persistance du conflit qui ravage le pays depuis deux ans. Avec le Yémen, trois autres pays sont particulièrement touchés par une combinaison de sécheresses extraordinaires et de conflits qui exacerbent les conséquences du manque d’eau: la Somalie, le nord du Nigeria et le Soudan du Sud. Au total, 20 millions de personnes sont menacées de famine. Du jamais-vu depuis des décennies.

Lire l’éditorial: L’intolérable mépris du droit à l’alimentation

La pire crise depuis septante ans

Directeur des opérations au CICR, Dominik Stillhart le souligne: «Nous sommes face à une crise humanitaire massive.» Il y a quelques jours, devant le Conseil de sécurité, le secrétaire général adjoint aux affaires humanitaires de l’ONU, Stephen O’Brien, était encore plus alarmiste: «C’est la pire crise humanitaire depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale.» En Somalie, des habitants de la capitale Mogadiscio se réunissent et prient pour qu’il pleuve. L’Ethiopie et le Kenya ne sont pas épargnés. La première subit encore les effets dévastateurs du phénomène climatique «El Niño» de 2015 et 2016. Près de 5,6 millions de personnes ont besoin d'une aide au plus vite.

Trois mois pour agir

Il y a effectivement urgence. Les humanitaires ont tous en mémoire la famine de 2011 qui avait coûté la vie à 260 000 personnes en Somalie. A commencer par Dominik Stillhart: «La réaction internationale à l’époque fut clairement trop lente.» Quelques experts avaient pourtant tiré la sonnette d’alarme en mai 2010, mais ce n’est qu’à partir de juillet 2011 que la mobilisation avait réellement commencé. «Aujourd’hui, nous avons encore la possibilité d’éviter le pire», poursuit le directeur des opérations de l’organisation qui estime à quelque trois mois le temps imparti aux humanitaires pour éviter une des pires tragédies du XXIe siècle.

Guerre et famine au Yémen

Pays damné qui échappe en grande partie aux radars de la communauté internationale, le Yémen connaît une situation particulièrement dramatique. «L’écart entre les besoins et l’aide humanitaire ne pourrait pas être plus grand», relate Robert Mardini. Mais le CICR n’en reste pas moins lucide. Tant que le conflit perdurera et que les politiques feront tout pour bloquer l’accès de l’aide humanitaire, il sera difficile de changer fondamentalement la donne. Les belligérants s’en prennent systématiquement aux infrastructures sanitaires, violant gravement les normes de droit humanitaire. Seuls 45% des hôpitaux du pays fonctionnent. Le nombre d’enfants souffrant de malnutrition a bondi de 150%.

Aide bloquée

Taiz, ville assiégée de quelque 400 000 habitants, est dévastée. 90% des centres de soins sont inopérants. Seuls quatorze puits sont utilisables. Les ordures s’accumulent dans les rues. Six organisations internationales, dont Médecins du monde, Action contre la faim et Handicap International, dénoncent avec véhémence le blocus humanitaire imposé par la coalition arabe menée par l’Arabie saoudite qui combat les rebelles houthis et leurs alliés. Le cynisme de Riyad a des conséquences. Depuis janvier, un bateau plein de denrées alimentaires de l’ONG Première Urgence internationale reste bloqué au large du principal port de Hodaida. Action contre la faim se bat aussi pour faire entrer 250 tonnes de denrées dans le pays. Cette dernière le dit sans ambages: «L’embargo sur les armes [imposé par l’ONU en 2015] est devenu de fait un blocus humanitaire.»

Insécurité et sécheresse en Somalie

La Somalie, qui reste minée par l’insécurité depuis des années, est confrontée à la troisième famine en vingt-cinq ans. Le sud du pays n’a enregistré qu’un tiers des précipitations habituelles. Or c’est une région contrôlée par les Shebab, les militants islamistes affiliés à Al-Qaida qui refusent l’accès de tout convoi humanitaire. Les populations quittent massivement les zones rurales pour se rendre vers les centres urbains. Le bétail est décimé et l’eau disponible n’est bien souvent pas potable. Les cas de choléra se multiplient. Au Nigeria, 300 000 enfants pourraient être affectés par des problèmes de malnutrition sévère au cours de l’année à venir. Le défi pour les humanitaires est de se rapprocher des zones où s’affrontent les islamistes radicaux de Boko Haram et les forces gouvernementales.

Si les appels à l’action se multiplient, l’argent manque encore cruellement pour répondre aux besoins humanitaires. Le CICR a bien lancé un appel pour obtenir des fonds à hauteur de 400 millions de dollars. Pour l’heure, seul un quart de la somme est garanti par des donateurs. L’ONU devrait engager quelque 5,6 milliards de dollars.

Lire aussi: Une jeune star des réseaux sociaux lève 1,7 million de francs pour la Somalie

Coupes dans les aides des Etats-Unis

Reste une hypothèque: l’administration américaine de Donald Trump a prévu de fortes coupes budgétaires dans l’aide internationale. Mardi, le directeur général du CICR Yves Daccord était auditionné par la Commission des affaires extérieures du Sénat. Or les Etats-Unis financent le budget «terrain» du CICR à hauteur de 25%, soit en moyenne 100 millions par an. Président de l’International Rescue Committee, l’ex-ministre des Affaires étrangères britannique David Miliband est pourtant catégorique: «C’est le pire moment pour procéder à des coupes budgétaires.» Une telle décision de l’administration Trump pourrait avoir, prévient-il, un effet domino très néfaste sur l’action humanitaire.


Au Soudan du Sud, le cynisme du gouvernement

Le gouvernement de Juba consacre la moitié de son budget à l’achat d’armes et à la défense alors que près de 100 000 personnes sont sur le point de mourir dans le nord de cet Etat créé en 2011.

Plus jeune pays du monde créé en 2011, le Soudan du Sud traverse une crise humanitaire d’une rare acuité. Environ 100 000 personnes sont en train de mourir de faim dans l’Etat d’Unité au nord et un million d’autres sont menacées de famine. Si la situation perdure, ce sont 5,5 millions de Sud-Soudanais qui pourraient se trouver entre la vie et la mort en juillet prochain au cœur de la saison sèche. «Nous n’avons plus assisté à une telle situation depuis longtemps», constate Dominik Stillhart, directeur des opérations au CICR. Les raisons du drame qui se joue au Soudan du Sud sont multiples, mais la principale est «la persistance d’un conflit armé», ajoute-t-il.

Des armes plutôt que de la nourriture

Face à une crise humanitaire de cette ampleur, le gouvernement sud-soudanais continue de consacrer près de la moitié de son budget voire davantage à la défense et à l’achat d’armes. C’est le constat que dresse un récent rapport de l’ONU destiné au Conseil de sécurité. Le gouvernement du président Savla Kiir tire près de 250 millions de dollars des ventes de pétrole qui représentent 97% de ses revenus de l’Etat. Ces armes sont importées des pays voisins, dont l’Ouganda et la République démocratique du Congo. Elles alimentent une guerre civile de trois ans qui a déjà fait plusieurs dizaines de milliers de victimes et qui a ravagé de vastes champs de culture. L’économie sud-soudanaise est en train de s’écrouler bien que le taux d’inflation ait chuté de 479% en décembre à 370% en janvier de cette année.

De l’avis des auteurs du rapport de l’ONU, le «Soudan du Sud abrite désormais la plus grande crise de réfugiés d’Afrique et la troisième plus importante dans le monde après la Syrie et l’Afghanistan». Plus de 60% des réfugiés sont des enfants souffrant pour la plupart de malnutrition.

Accès interdit aux humanitaires

Aujourd’hui, le gouvernement de Juba bloque l’accès des travailleurs humanitaires. Pour relever les défis posés par cette tragédie, le CICR dispose d’un millier de collaborateurs sur place, dont des équipes chirurgicales mobiles. Des largages de denrées alimentaires seront effectués et celles-ci distribuées grâce à des équipes au sol.

Action internationale bloquée

Les autorités de Juba ont catégoriquement refusé les conclusions du rapport onusien, qui fera pourtant l’objet d’une réunion spéciale du Conseil de sécurité aujourd’hui à New York présidée par le ministre britannique des Affaires étrangères Boris Johnson. Le rapport appelle à un embargo sur les armes imposé au Soudan du Sud. Mais la mesure, approuvée par les Etats-Unis, a déjà été rejetée par un vote du Conseil de sécurité en décembre.

Publicité