Si Omar Souleimane, homme de l’ombre du président égyptien déchu, réussit à se maintenir aux commandes, Hosni Moubarak pourra se retirer et dormir tranquille: depuis plus de trente ans, la loyauté du chef des services secrets est à toute épreuve. Elle s’est forgée tout au long d’un parcours militaire qui ressemble à celui du président lui-même. Né en Haute-Egypte voici 74 ans, dans le pauvre village de Qena, Souleimane arrive au Caire à 19 ans. La trajectoire est rectiligne, semblable à celle de milliers de jeunes gens auxquels la carrière militaire aura assuré stabilité sociale et avantages matériels: le jeune paysan entre à l’académie militaire, puis parachève sa formation en Union soviétique où il apprend l’art du combat, de la stratégie et aussi les techniques du renseignement. Ce sont ces premiers talents qu’il mettra en œuvre sans tarder: il combat lors de la guerre des Six-Jours, puis durant la guerre du Kippour et au Yémen. Intelligent, doué pour les études, passionné par les relations internationales, il passe un diplôme de sciences politiques à l’Université du Caire puis, en 1991, prend la tête du renseignement militaire. Un diplomate occidental le décrit alors comme une «intelligence hors pair, mise au service d’une obsession, servir son pays et protéger son président».

Il sauve la vie de Moubarak

C’est le 26 juin 1995 que son destin bascule: il se trouve à Addis-Abeba, en compagnie du président Moubarak. Les deux hommes se dirigent vers le siège de l’Union africaine lorsque soudain des coups de feu éclatent, tirés par un commando islamiste. Deux officiers sont tués. Par miracle, le président et son compagnon sont indemnes: avant le départ, Souleimane, contre l’avis de tous, avait exigé un véhicule blindé. Le président n’oubliera jamais qu’il doit la vie à cet homme mince, aux costumes sombres et aux cravates rayées, qui ressemble plus à un homme d’affaires qu’à un général. Il accorde désormais une confiance absolue à celui qui devient son maître espion, le détenteur de tous les secrets de l’Egypte. Car si Moubarak est qualifié de pharaon, Souleimane serait plutôt le sphinx: il protège jalousement sa vie privée mais aucun dossier sensible ne lui échappe.

Il gère la question palestinienne et communique avec le Mossad, les services secrets israéliens, mais c’est lui aussi qui suit le Hamas, le Hezbollah, qui traite avec le Soudan, un pays que l’Egypte considère comme sa «profondeur stratégique»… Selon les spécialistes, la vision géopolitique d’Omar Souleimane est très classique: lui aussi, comme Hosni Moubarak, entend garantir la sécurité d’Israël et respecter les accords, il recommande la fermeté face aux Frères musulmans et se méfie de l’Iran et des chiites.

Trop tard dans la lumière

Mais la clé du pouvoir de Souleimane, c’est sa collaboration avec les Etats-Unis. Selon les documents WikiLeaks, Omar Souleimane adhère totalement à l’agenda politique des Etats-Unis et fait bénéficier son puissant allié des acquis de son expertise régionale, qu’il s’agisse du Liban ou de l’Irak.

Omar Souleimane partage aussi avec les Américains quelques sales petits secrets: étant considéré comme l’«honorable correspondant» de la CIA en Egypte, c’est lui qui mit en œuvre le programme clandestin dit de «reddition» par lequel les services américains capturèrent des hommes soupçonnés de terrorisme, les acheminèrent vers des «pays amis» comme l’Egypte où ils furent longuement interrogés, dans le plus grand secret. Policé, efficace, bon négociateur, Souleimane fut longtemps l’ombre du président égyptien. S’il avait remplacé son ami voici quinze jours, il aurait peut-être pu se faire passer pour l’homme du changement. Passé trop tard dans la lumière, le puissant tortionnaire aux fines moustaches apparaît comme une simple variante d’un régime honni.