Analyse

Est-ce la «troisième révolution» en Iran? La première, en février 1979, a renversé le shah; la deuxième, selon l’ayatollah Khomeiny, fondateur de la République islamique, a consisté quelques mois après à s’emparer de l’ambassade des Etats-Unis. Que serait la troisième? Les supporteurs de Mahmoud Ahmadinejad ont avancé le mot «révolution», lui-même lui a donné un contenu durant la campagne.

Signes avant-coureurs

Jusque-là, le président surfait sur le populisme et le nationalisme, ses meilleurs alliés. Il vient de leur adjoindre un besoin de «justicialisme» sur lequel il compte mobiliser les classes défavorisées et les nouvelles élites révolutionnaires, notamment les milices islamiques ( bassidji ) pour tout à la fois endiguer cette société civile toujours plus jeune, plus évoluée et plus exigeante et se livrer à une «épuration» au plus haut de l’Etat de ceux qui voudraient «brader» les intérêts nationaux.

Les signes avant-coureurs étaient là: appelant à voter, le guide suprême, Ali Khamenei, mentor d’Ahmadinejad, qui plus que tout craint, dit-on, «une contamination culturelle» occidentale, avait précisé il y a quelques jours: «Ne votez pas pour tous ceux qui veulent abdiquer au profit de l’Occident!» Aussitôt, le président sortant avait attaqué ses adversaires Mir Hossein Moussavi et Mehdi Karoubi, soutenus par les réformateurs, et le conservateur Moshen Rezai, qui chacun à sa façon prônait une «détente» avec l’Ouest. Il avait même qualifié de «trahison» les accords de Saadabad, conclus en 2003 par le président réformateur Mohammad Khatami et les Européens qui avaient abouti, sur le dossier nucléaire controversé, à une suspension de l’enrichissement d’uranium.

Reprenant le mot d’ordre de la rhétorique de l’âge d’or des débuts de la révolution, «Justice sociale pour les plus démunis», Mahmoud Ahmadinejad parle aussi de «couper les mains des corrompus et des profiteurs du régime». Et ce n’est pas un hasard si c’est l’un des personnages clés du régime, comme l’ex-président Ali Akbar Hachemi Rafsandjani, un des hommes les plus riches du pays, «rival» depuis toujours du guide dans les sphères d’influence, qui est visé. D’autant que Rafsandjani, qui appuyait dans l’ombre la candidature Moussavi, a été élu en 2006 à la tête du Conseil des experts chargé d’élire, de superviser, voire de démettre, le guide, en dépit des pressions des proches d’Ali Khamenei. Son «pragmatisme» envers l’Ouest est aussi bien connu.

«Révolution culturelle à la chinoise»

C’est bel et bien d’une reprise en main du régime transformé en «bun­ker assiégé» par le petit groupe fondamentaliste au pouvoir qu’il s’agit. Les fils de la révolution vont à nouveau s’entre-dévorer. Qu’est-ce qui a déclenché cette nouvelle «crispation» qui a tout d’une «révolution culturelle à la chinoise» – le mot est de l’analyste Ahmad Salamatian? Peut-être le fait que l’entourage du guide, qui, faute de crédit et de reconnaissance auprès des religieux, a tissé, pour asseoir son pouvoir, en multipliant les charges d’Etat, un réseau complexe d’appuis et d’influences basé sur les Gardiens de la révolution, l’armée idéologique du régime, et les services secrets, s’est senti menacé de l’intérieur. Non que la «vague verte» d’étudiants, d’intellectuels ou de femmes derrière l’ex-premier ministre Mir Hussein Moussavi, plus bruyante qu’efficace, ait été armée ou même organisée, mais, aux yeux d’un régime sur la défensive, elle faisait figure de potentielle «révolution de velours». Et les pancartes «A bas le dictateur!» ont été interprétées comme visant, au-delà de Mahmoud Ahmadinejad, le guide lui-même.

Mir Hossein Moussavi, ce nationaliste intègre, avait déclaré entrer en campagne car «l’Iran est menacé» en raison de «l’extrémisme contre-productif du gouvernement Ahmadinejad». Sans doute, le guide ne l’a pas jugé «assez solide», ni même «assez fiable» pour entreprendre le grand bargain, cette discussion globale avec les Etats-Unis dont l’Iran rêve depuis trente ans, pour que lui soient reconnus son statut de puissance régionale et la pérennité de sa République, sans rien céder ou presque en échange.

Dérives de la «théocratie»

Sentant le nouveau danger de radicalisation pour l’Iran, Mir Hossein Moussavi ne plie pas pour l’instant. Et lui qui fut un des «poulains» du fondateur Khomeiny en appelle, par-dessus le guide Khamenei, aux «sources d’imitation», ces grands ayatollahs Marjas chargés de veiller à la morale islamique, pour qu’ils endiguent les dérives de la «théocratie». L’un des plus respectés et apolitique, le grand ayatollah Golpayegani, a répondu favorablement, faisant part de son mécontentement devant le déroulement de l’élection, «ce grand mensonge qui porte atteinte aux fondements même de l’islam».

Si, en dépit de tout, cette nouvelle révolution qui prône un retour aux valeurs de 1979 était effective, au moment où les équilibres mondiaux ont changé, ce serait une inquiétante «fuite en arrière». Alors même que le président Obama tend la main. Il ne la tendra pas toujours, et si les «neocons» américains sont en perte de vitesse, les partisans de l’Israélien Netanyahou sont là. Déterminés.

La révolution avait trois mots d’ordre, «liberté, indépendance, République islamique». Qu’en est-il trente ans après? L’indépendance est établie, mais l’Iran est encerclé et au ban des nations, sous le poids de trois séries de sanctions des Nations unies qui pourraient s’alourdir encore. La liberté? La société se voit proposer comme seul avenir une plongée idéologique en milieu fermé, ce qui n’est pas à même de la calmer. A terme, c’est la République islamique qui sera menacée. Mahmoud Ahmadinejad a une chance à saisir, la main tendue de Barack Obama. Saura-t-il la prendre ou préférera-t-il, seul contre tous, s’enfoncer dans une spirale fondamentaliste?