Éditorial

Sports de contact et opacité, un cocktail mortel

La découverte du médecin Bennet Omalu d'un lien entre chocs répétés à la tête et dégénérescence du cerveau a bouleversé le monde du sport. Aux Etats-Unis, la NFL a tout fait pour la minimiser, en raison des millions de dollars en jeu. Une opacité qui nuit sérieusement à la sécurité des joueurs

Bennet Omalu a fait une découverte dont il aurait pu se passer. En procédant à l’autopsie d’un ex-joueur de football américain, il parvient, en 2002, à prouver que la dégénérescence cérébrale de ce dernier est liée aux commotions et chocs répétés à la tête subis au cours de sa carrière sportive. Il donne un nom à ce syndrome, l’encéphalopathie traumatique chronique (ETC). Très vite, la puissante NFL, la ligue nationale de football américain, réagit. Négativement. Ne touche pas à ce sport sacré aux Etats-Unis qui veut! Elle dénigre le médecin légiste, minimise ses résultats, cherche à étouffer le problème. Pendant ce temps, des joueurs souffrent de dépression, de démence, de comportements erratiques. Qui les mènent parfois au suicide.

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La NFL a mis des années à prendre le sujet au sérieux. L’affaire dépasse rapidement le territoire américain et la ligue. Elle s’étend à toutes les activités soumettant le cerveau à des chocs répétés. D’autres sports de contact sont touchés et l’Europe se sent concernée. Les militaires exposés à des explosions aussi.

Le médecin légiste, que nous avons rencontré près de Chicago, est d’avis que les moins de 18 ans ne devraient pas pratiquer de sports de contact. Exagéré? Peut-être. Mais au moins faudrait-il que chacun, conscient des risques encourus, puisse faire son propre choix. Or c’est bien là que le bât blesse. Pendant trop longtemps, l’opacité a régné dans le milieu. La vérité a été phagocytée par des jeux de pressions, en raison de calculs cyniques et des millions de dollars en jeu. Aujourd’hui encore, alors que des règles ont été modifiées, une certaine omerta règne parmi les joueurs actifs. Le tabou est toujours là.

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Le cas, très parlant, de Dave Duerson devrait être mis en exergue. Le défenseur a joué 11 saisons en NFL. Il a ensuite siégé au sein d’une commission de la ligue chargée d’étudier les demandes d’indemnisation d’anciens joueurs atteints de troubles neurologiques. Il a lu des centaines de rapports médicaux, écouté de nombreux témoignages et, souvent, s’est opposé à leurs demandes pour ne pas engager la responsabilité de la NFL. Un jour de février 2011, il se suicide. Dans sa lettre d’adieu, il demande que son cerveau rejoigne la banque de ceux des joueurs de la NFL de l’Université de Boston, pour être analysé. Lui aussi était rongé par des maux neurologiques, qu’il a cherché à dissimuler. Il suspectait une ETC, ce qui a été confirmé par la suite.

Quand il s’est tué d’un coup de pistolet, il a visé le cœur pour épargner son cerveau. Un symbole fort pour quelqu’un qui, pendant longtemps, avait refusé de faire le lien entre football américain et démence. Et qui vaut mille explications.

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