«J'ai une fille de deux ans, comme moi à l'époque. C'est difficile quand tu vois quelqu'un appeler son père et que toi tu ne l'as pas», dit en larmes Sehad Hasanovic. L'homme de 27 ans, que les mesures de lutte contre la pandémie n'ont pas dissuadé de venir, commémorait samedi aux côtés d'environ 3000 proches de victimes le génocide de Srebrenica survenu il y a 25 ans.

Son père, Semso, «était parti par la forêt et n'est jamais revenu. On n'a retrouvé que quelques ossements», dit-il. Comme son frère Sefik et son père Sevko, Semso a été tué quand les troupes serbes de Bosnie de Ratko Mladic sont entrées dans l'enclave de Srebrenica avant d'y massacrer systématiquement hommes et adolescents bosniaques. Il s'agit de la pire tuerie sur le sol européen depuis la Seconde Guerre mondiale, avec 8000 morts.

«Les maris de mes quatre soeurs ont été tués. Mon frère a été tué, son fils aussi. Ma belle-mère a perdu un autre fils aussi ainsi que son mari», énumère Ifeta Hasanovic, 48 ans, dont le mari Hasib est l'une des neuf victimes dont les restes ont été identifiés depuis juillet 2019.

Ils ont été enterrés dans le cimetière du Centre mémorial du génocide, à Potocari, un village près de Srebrenica où se trouvait pendant la guerre intercommunautaire de Bosnie (1992-95, 100 000 morts) la base de la force de protection de l'ONU (Forpronu). A ce jour, près de 6900 victimes du massacre ont été retrouvées dans plus de 80 fosses communes et identifiées. La plupart reposent dans le Centre mémorial.

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Jusqu'alors «zone protégée» des Nations unies, Srebrenica a été prise le 11 juillet 1995, cinq mois avant la fin de la guerre, par les forces de Ratko Mladic. Les dirigeants politique et militaire des Serbes de Bosnie à l'époque des faits, Radovan Karadzic et Ratko Mladic, ont été condamnés à perpétuité par la justice internationale, notamment pour le massacre de Srebrenica et le siège de Sarajevo.

Le déni

Le massacre de Srebrenica est le seul épisode du conflit bosnien qualifié d'acte de génocide par la justice internationale. Mais sa gravité est toujours minimisée par les dirigeants politiques des Serbes de Bosnie. Le membre serbe de la présidence collégiale de Bosnie, Milorad Dodik, refuse la qualification de «génocide» et parle de «mythe». Le maire serbe de Srebrenica, Mladen Grijicic, a affirmé «qu'il y a tous les jours de nouvelles preuves qui nient la présentation actuelle de tout ce qui s'est passé» à Srebrenica.

«Nous insisterons sans répit sur la vérité, sur la justice et sur la nécessité de juger tous ceux qui ont commis ce crime», a répondu vendredi le membre bosniaque (musulman) de la présidence tricéphale bosnienne, Sefik Dzaferovic.

«La communauté internationale n'a pas défendu Srebrenica il y a 25 ans, mais elle a la possibilité de défendre la vérité qui est remise en cause», a déclaré Bakir Izetbegovic. Il est le chef du principal parti politique bosniaque (musulman), le SDA, et fils du leader des Bosniaques au moment du conflit, Alija Izetbegovic.

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«Reconnaître l'injustice»

La présidente de la Confédération Simonnetta Sommaruga s'est jointe à la commémoration par le biais d'une vidéo postée sur Twitter. La tristesse et l'horreur de ces atrocités sont encore profondément enracinées, a souligné la conseillère fédérale. Il est essentiel de reconnaître l'injustice et la souffrance des victimes et de traduire les auteurs de ces crimes en justice, a-t-elle ajouté.

Il faut s'assurer que de telles atrocités ne soient jamais répétés. Cela ne sera possible qu'en promouvant dans un cadre démocratique la tolérance, le respect des minorités et l'Etat de droit, selon Simonetta Sommaruga. Le ministre des affaires étrangères Ignazio Cassis a également souligné l'importance de rendre justice aux victimes dans la NZZ. Il a rappelé la responsabilité de la communauté internationale, qui a observé passivement.

Tout au long de juillet

«Malgré tout ce qui s'est passé, la vie renaît à Srebrenica (...) Le passé qui a été difficile peut être l'occasion pour mieux se connaître et pour bâtir un avenir meilleur si nous acceptons la vérité comme la ligne directrice", a de son côté exhorté samedi le grand mufti bosnien, Husein Kavazovic.

En raison de l'impossibilité de faire venir des foules en une seule journée, les organisateurs ont invité des gens à visiter le Centre mémorial tout au long de juillet. Plusieurs expositions ont été installées, en particulier les tableaux de l'artiste bosnien Safet Zec consacrés au massacre. Une autre, baptisée «Pourquoi tu n'es pas là?», de l'artiste américaine d'origine bosnienne Aida Sehovic, est constituée de plus de 8000 tasses de café pour autant de victimes du massacre, disposées sur la pelouse du Centre mémorial.