«Il ne s'est rien passé ici en juillet 1995. Je n'ai jamais entendu parler de massacres de Musulmans. Le 7 janvier 1993, lors du Noël orthodoxe, des civils serbes ont été assassinés par des soldats bosniaques. En 1995, j'étais absent deux mois. Non, je ne sais plus, je ne sais rien…» Emprunté, l'homme âgé d'une soixantaine d'années retourne scier du bois. Sa maison donne sur le vaste entrepôt de Kravica, à quelques kilomètres de Srebrenica. Selon le Tribunal pénal international (TPI) sur l'ex-Yougoslavie, c'est dans ce bâtiment aujourd'hui noirci et à moitié détruit que «des soldats bosno-serbes placés sous le commandement du général Radislav Krstic ont sommairement exécuté des centaines d'hommes». «Ils ont utilisé des armes automatiques, des grenades à main et d'autres armes pour tuer les Musulmans de Bosnie à l'intérieur de l'entrepôt», précise l'acte d'accusation du TPI.

Il y a quatre ans, entre le 10 et le 18 juillet 1995, des milliers de Musulmans (entre 7000 et 10 000) ont été assassinés dans cette enclave déclarée zone de sécurité par

les Nations unies. Ce fut le pire massacre de la guerre en Bosnie. Potocari était la base des casques bleus hollandais, là où, le 12 et le 13 juillet, les familles ont été triées, séparées, et des milliers d'hommes, d'adolescents et parfois de femmes conduits à la mort sous la supervision du commandant des forces bosno-serbes, Ratko Mladic. «Il était en face de moi, raconte Hanifa Budovic, aujourd'hui réfugiée à Vosuca, près de Tuzla. Je lui ai dit que j'avais cinq enfants et que l'aînée – de 12 ans – avait été prise par ces soldats. Il m'a seulement répondu: pourquoi as-tu fait cinq enfants?»

Hasan Nuhanovic, interprète à l'époque des casques bleus à Potocari, se souvient: «Mon père, ma mère et mon frère étaient réfugiés à l'intérieur même de la base de l'ONU. Les casques bleus hollandais les ont livrés aux Serbes, avec des milliers d'autres personnes qui croyaient avoir trouvé protection. Pas un des miens n'en a réchappé.» L'homme sort une attestation de l'ONU qui confirme que «Ibro et Nasiha Nuhanovic, parents de Hasan, ainsi que son frère Muhared ont passé trois jours, du 10 au 13 juillet 1995, sous la protection de la FORPRONU, jusqu'à ce que des officiers néerlandais leur aient ordonné de quitter la base avec d'autres réfugiés. Ils ont été aperçus pour la dernière fois le soir du 13 juillet, franchissant la porte de la base où se tenaient des soldats serbes.»

Dans l'ex-base de l'ONU de Potocari, ancienne usine de fabrication de batteries, trois ouvriers mangent leur casse-croûte. Pour eux, comme pour l'immense majorité de la population serbe de Srebrenica, il ne s'est rien passé ici: «La propagande, tout ça», disent-ils. Le vice-maire, Dragan Yevtic, Serbe, concède que si des crimes ont eu lieu, «ce sont sans doute les paramilitaires qui les ont commis». «De toute manière, ajoute-t-il, leur ampleur a été exagérée.» Quant au bras droit du général Mladic, Radislav Krspic, «c'était un bon général», assure-t-il. Le TPI accuse le général Krspic de crime de génocide pour avoir «planifié, incité à commettre, ordonné l'exécution de masse, planifiée et organisée, au cours de laquelle ont péri des milliers de Musulmans de Bosnie capturés dans la zone protégée de Srebrenica». Il sera jugé cet automne à La Haye.

Dans la ville même de Srebrenica, il flotte une atmosphère épaisse et les regards sont lourds. Les élections de 1997 ont porté à la présidence de la mairie un Musulman, Nesib Mandic. Mais pendant vingt mois, les Bosno-Serbes ont bloqué toute coopération. Ce n'est que le 7 juin dernier que les jalons d'une administration mixte ont été posés. «Avec 90% de chômage et une population composée de 80% de réfugiés serbes, ils avaient désespérément besoin d'une aide économique. Les donateurs refusaient tout soutien s'ils n'acceptaient pas les accords de Dayton», note Brian Ruane, responsable de l'OSCE à Srebrenica. Toute décision doit être entérinée par le maire et le vice-maire. En réalité, rien n'est résolu et les retours des ex-habitants sont encore impossibles: «L'insécurité est telle que le retour de Musulmans est prématuré», assure le maire. Lui-même dort à l'hôtel, là où logent les représentants de la communauté internationale.

Dragan Yevtic, le vice-maire, se veut, lui, optimiste: «Du temps et de l'argent permettront de cicatriser les blessures. Il y a aujourd'hui une liberté de mouvement. La police serbe assure la sécurité des Musulmans qui viennent en visite.» Liberté de mouvement? Pour le moins aléatoire. Si Tima Karic revoit sa maison intacte, habitée par sa voisine serbe qui lui met aussitôt des fleurs dans ses mains et lui assure qu'elle peut récupérer son logement «dans les cinq minutes», Devleta Omerovic se fait menacer de mort immédiatement: «Déguerpis! Fous le camp! J'ai tué plein de Musulmans comme toi. Et tu as la folie de revenir! Je vais chercher mon fusil et te tuer», lance un homme, secondé par un adolescent haineux. Alerté de l'incident par la police internationale, un policier serbe se veut philosophe: «C'était à prévoir.» Et promet d'ouvrir une enquête après qu'il aura consulté sa hiérarchie.