Asie du Sud

Le Sri Lanka au bord du coup d'Etat

Le premier ministre Ranil Wickremesinghe refuse de céder sa place à l’ex-homme fort du pays, Mahinda Rajapakse, connu pour sa répression de la guérilla tamoul et de graves soupçons de corruption

Depuis vendredi 26 octobre, le Sri Lanka a deux premiers ministres et pas de gouvernement. Cette petite île de l’océan Indien s’enfonce dans une crise politique et constitutionnelle depuis la nomination surprise par le président Maithripala Sirisena de l’ancien homme fort du pays, Mahinda Rajapakse. Le premier ministre sortant, Ranil Wickremesinghe, refuse de lui céder sa place et occupait toujours lundi sa résidence officielle. Ce dernier espérait restaurer sa légitimité lors d’un vote de confiance au parlement, jusqu’à ce que le président sri-lankais lui barre la route en décidant samedi de suspendre toute réunion des 225 députés jusqu’au 16 novembre. Une suspension qui, selon plusieurs analystes, pourrait donner au nouveau premier ministre un temps précieux pour rassembler une majorité.

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Un «coup antidémocratique»

Le président du parlement, Karu Jayasuriya, issu du même parti que le chef du gouvernement sortant, a estimé dimanche qu’il ne pouvait pas être remplacé tant qu’un autre candidat ne pouvait justifier d’une majorité parlementaire et a mis en garde contre les «conséquences sérieuses et indésirables» d’une suspension des travaux de la Chambre. Dimanche, des gardes du corps d’un ministre du gouvernement déchu ont tiré sur des partisans du président, faisant un mort et deux blessés.

«Coup antidémocratique», décision «anticonstitutionnelle», comme le dénoncent les partisans du premier ministre congédié, ou simple «changement politique» dans «l’intérêt du peuple et du pays», comme le soutient le président? Difficile de trouver une réponse claire dans la Constitution du pays, maintes fois amendée, et dont l’interprétation évolue au gré des circonstances et du pouvoir en place. Cette crise est aussi celle du système politique sri-lankais, à mi-chemin entre régime parlementaire et régime présidentiel.

L’annonce de la nomination a pris de court le Sri Lanka. Le parlement n’a pas été consulté et le pays a appris la nouvelle en direct à la télévision, devant les images de la cérémonie d’investiture de Mahinda Rajapakse. Maithripala Sirisena, qui l’a nommé, l’avait pourtant battu à l’élection présidentielle de 2015, mettant fin à dix ans d’un pouvoir autoritaire. Mais, depuis cette défaite, Mahinda Rajapakse, accusé de corruption et de violations des droits de l’homme, a gagné en popularité, son parti ayant enregistré une importante victoire lors d’élections régionales au début de l’année.

Le retour de la division

Dimanche, deux jours après la nomination surprise, Maithripala Sirisena a justifié sa décision au cours d’une longue déclaration retransmise à la télévision, dans laquelle il accuse un ministre du précédent gouvernement d’avoir préparé une tentative d’assassinat le visant. Il reproche également au chef du gouvernement sortant d’avoir pris des «décisions individuelles» sans le concerter, et d’avoir laissé prospérer la «fraude et la corruption» dans le pays.

Le président et son premier ministre avaient des divergences sur la politique économique et les tensions entre eux étaient montées d’un cran à un an de la prochaine élection présidentielle. Le chef de l’Etat a indiqué qu’il chercherait à se faire réélire, alors que le second a les mêmes ambitions. Cette nouvelle alliance avec Mahinda Rajapakse est perçue par certains médias sri-lankais comme une tentative, pour Maithripala Sirisena, de se maintenir aux affaires après les prochaines élections. «Sans sourciller, le président a dirigé ce coup, dans sa tentative de rester au pouvoir après 2019, même s’il doit pour cela pactiser avec le diable», lit-on dans l’éditorial du quotidien Daily FT de lundi.

Le retour au pouvoir de Mahinda Rajapakse risque de rouvrir les plaies de la division ethnique entre la majorité cinghalaise et la minorité tamoule, à l’origine d’une guerre civile qui a duré vingt-six ans et fait près de 100 000 morts. L’homme y a mis fin en 2009, en écrasant les Tigres de libération de l’Eelam («pays») tamoul dans un bain de sang. Les militaires sont accusés d’avoir, pendant son mandat, perpétré des violences sexuelles, d’avoir organisé des disparitions forcées, d’avoir tué des civils et des prisonniers.

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De la démocratie à l'autocratie

Malgré les promesses du nouveau gouvernement élu en 2015 de mettre en place une politique de justice et de réconciliation, ainsi qu’un tribunal mixte accueillant des magistrats étrangers pour enquêter sur les crimes de guerre, les réformes piétinent. Pour l’ONG Human Rights Watch, la nomination de Mahinda Rajapakse «laisse craindre un retour de pratiques violentes du passé dans le pays».

L’ancien président était également critiqué pour son népotisme, en raison de la nomination de trois de ses frères aux postes de ministre de l’Economie, des Infrastructures portuaires ou encore de la Défense. A eux seuls, ils géraient 80% du budget de l’Etat. Plusieurs d’entre eux sont visés par des enquêtes pour corruption. Sous ce régime, plusieurs médias avaient été fermés et des journalistes avaient disparu.

Le soir même de l’annonce de sa nomination vendredi, plusieurs soutiens de Mahinda Rajapakse ont fait irruption dans les studios de chaînes de télévision publiques pour interrompre les programmes. Et plusieurs de ses partisans ont été nommés dimanche à la tête de deux de ces chaînes et d’un journal. «Notre marche de la démocratie vers l’autocratie a commencé», s’inquiète la journaliste Tisaranee Gunasekara.

Zone d'influence

Le retour au pouvoir de Mahinda Rajapakse est suivi de près par la Chine et l’Inde, qui se disputent l’influence sur cette île. Le Sri Lanka est l’une des étapes importantes de la «route de la soie maritime», projet de politique étrangère chinois majeur, qui mène de l’Asie orientale à l’Europe. Le régime de Mahinda Rajapakse avait obtenu de nombreux prêts de Pékin pour la construction d’infrastructures gigantesques au prix d’un lourd endettement pesant désormais sur les finances du pays.

Mais l’île se situe également à quelques encablures des côtes indiennes, suscitant les craintes, en Inde, d’un encerclement par la Chine dans son arrière-cour de l’océan Indien. L’arrivée au pouvoir de Maithripala Sirisena en 2015 avait marqué un rapprochement de Colombo vis-à-vis de son voisin indien, au grand soulagement de Delhi, qui s’était ému de voir deux sous-marins chinois accoster dans le port de la capitale sri-lankaise en 2014.

Le Ministère indien des affaires étrangères a dit espérer que «les valeurs démocratiques et le processus constitutionnel seront respectés». Le département d’Etat américain a appelé dimanche «toutes les parties à s’abstenir de toute intimidation et de toute violence» et a demandé au président sri-lankais de «reconvoquer immédiatement le parlement».

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