Elle le disait de façon prémonitoire dans son dernier livre, Our Time is Now. Stacey Abrams a saisi l’importance du moment. Elle a déjà grandement contribué à la victoire de Joe Biden dans son Etat de Géorgie lors de la présidentielle de novembre en convainquant plus de 800 000 citoyens qui ne votaient pas d’aller aux urnes. Mardi 5 janvier, cette Afro-Américaine de 46 ans a à nouveau joué un rôle crucial dans ce qui pourrait être un renversement historique: la victoire de deux démocrates au Sénat des Etats-Unis, le pasteur Raphael Warnock, qui serait le premier Noir d’un Etat du sud des Etats-Unis à accéder à la Chambre haute du Congrès, et de Jon Ossoff, un documentaliste qui serait le premier juif d’un Etat du Sud à être élu à une telle fonction depuis la fin du XIXe siècle. Certains n’hésitent pas à parler de «troisième reconstruction» après celle de l’immédiat après-guerre de Sécession et celle liée aux droits civiques des années 1960. Dans une démocratie états-unienne en pleine crise, nombre d’Américains y voient l’une des rares lueurs d’espoir.

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Suppression des votes

Stacey Abrams est l’incarnation d’une prise de conscience: même dans un Etat en apparence aussi rouge (républicain) que la Géorgie, celui de Martin Luther King et de John Lewis, deux figures majeures du mouvement des droits civiques, rien n’est inamovible. Depuis 2014, cette fille d’activistes des droits civiques du Mississippi en a fait sa raison d’être. En lançant le New Georgia Project en 2014, elle avait un dessein: combattre les tentatives répétées des républicains de supprimer le vote, de rendre l’accès aux urnes difficile voire impossible, mais aussi mobiliser l’électorat au-delà des camps habituels. Mardi, pour cette élection au Sénat américain opposant les républicains David Perdue et Kelly Loeffler aux deux démocrates, le moins que l’on puisse dire est qu’elle a a priori réussi son coup. De façon magistrale.

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A en croire les premières analyses, les Afro-Américains ont participé en masse au scrutin du 6 janvier dont les enjeux sont cruciaux: une double victoire démocrate permettrait au futur président Joe Biden d’avoir une majorité dans les deux chambres du Congrès et de pouvoir nommer son cabinet sans difficulté. Mais les efforts de Stacey Abrams et de ses alliés ne se sont pas limités au vote noir. Ils ont visé à faire voter les citoyens de tous bords qui ne votaient jamais, en les mobilisant sur des thèmes essentiels.

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Tenace, Stacey Abrams, fan de culture pop, auteure de huit romans écrits sous pseudonyme, a fait irruption sur la scène politique nationale en 2018 en étant la première femme noire à briguer un poste de gouverneur. Si elle n’avait pas subi les suppressions de vote (estimées à 1,4 million) et de locaux de vote orchestrées par son adversaire républicain, l’actuel gouverneur Brian Kemp, elle serait sans doute gouverneure aujourd’hui. Même si elle est ambitieuse et avoue vouloir convoiter la présidence «d’ici à 2040», son combat va au-delà de sa propre personne. En battante, au lendemain de sa défaite, elle a créé l’organisation Fair Fight Action pour protéger les droits des électeurs dans plus de 20 Etats. Ce n’est pas un hasard si, en 2019, c’est elle qui est choisie par les démocrates pour répliquer au discours sur l’état de l’Union de Donald Trump.

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Héritière de Fannie Lou Hamer

Son travail est ancré dans une vaste tradition qui remonte à son Etat d’origine, le Mississippi, où elle a grandi dans une famille de huit enfants à Gulfport, le long du golfe du Mexique. Stacey Abrams se revendique de trois figures, Fannie Lou Hamer, Victoria Gray et Annie Devine, trois Afro-Américaines qui créèrent en 1964 un parti démocrate alternatif, le Mississippi Freedom Democratic Party, pour défier l’omniprésence des Blancs au sein du parti. Comme elles, elle défend avec conviction les droits civiques, le droit de vote, un processus électoral juste. Plus que la défense partisane d’une cause, elle veut changer le système qui a montré, depuis la création des Etats-Unis, une constante dans les tentatives de marginalisation du vote des minorités.

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Pour la quadragénaire d’Atlanta diplômée en droit de Yale, qu’on situe idéologiquement entre Bernie Sanders et Joe Biden, cette cause, c’est aussi une manière de conjurer un souvenir: en 1968, sa grand-mère Wilter avait trop peur d’aller voter, alors même que la loi sur le droit de vote avait été adoptée trois ans plus tôt. Il fallut la conviction de son grand-père Robert pour qu’elle s’exécute.

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Stacey Abrams a montré la voie. Construire une victoire prend des années et implique un fort travail de terrain. Il est impératif de sortir de la politique identitaire poursuivie jusqu’ici par les démocrates. Il faut s’intéresser aux vrais problèmes quotidiens de l’Amérique. Son avenir national est tout tracé.