Migrations

A ce stade, la Grèce ne peut pas mettre en œuvre l’accord entre l’UE-Turquie sur les migrants

La Grèce aura besoin de temps pour accomplir ses obligations. Mais Ankara affirme avoir déjà retenu des réfugiés. Retour sur les engagements pris vendredi à Bruxelles pour endiguer le flux migratoire

L’accord signé vendredi soir entre la Turquie et l’Union européenne (UE) en vue d’endiguer le flux migratoire vers l’Europe est entré en vigueur dimanche. Tous les migrants arrivés en Grèce, en passant par la Turquie via la mer d’Egée, seront ainsi renvoyés à la case départ. En contrepartie, pour chaque déportation, les Etats européens donneront, sur une base volontaire, l’asile à un réfugié syrien se trouvant en Turquie, à hauteur de 72 000 migrants en 2016.

L'accord n'est pas encore appliqué à Athènes

La Turquie joue un rôle crucial dans ce dossier, puisqu’elle est le premier pays d’accueil pour les victimes de guerre en Syrie et en Irak, avec quelque 2,7 millions de réfugiés. L’an dernier, l’Europe en a accueilli 1,2 million, dont 800 000 avaient transité par son territoire.

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Force est de constater cependant qu’Athènes n’est pas en mesure pour l’instant de mettre en œuvre l’accord. «Le dispositif nécessaire ne peut pas être mis en place en seulement 24 heures, s’est plaint dimanche Giorgos Kyritsis, le coordinateur de la politique migratoire au sein du gouvernement d’Alexis Tsipras. Résultat: plusieurs centaines de migrants ont rallié dimanche les îles grecques de la mer d’Egée. L’enregistrement et la prise d’empreintes digitales se sont faits comme avant dans les «hotspots».

«Nous ne savons pas encore en pratique comment va s’appliquer l’accord, a expliqué à l’AFP un policier de Lesbos», l’une des îles où arrivent le plus grand nombre de migrants en provenance de la Turquie. L’UE a exclu des déportations en masse et a promis que toute la procédure allant de l’enregistrement des candidats jusqu’au renvoi, y compris le droit de recours, se fera dans le respect du droit international de l’asile. Le Haut-Commissariat de l’ONU pour les réfugiés, qui a exprimé des doutes sur la légalité des retours forcés, a promis de veiller au grain. Pour cela, il est prévu de mobiliser une armée de magistrats, d’avocats, de policiers et des traducteurs. La Grèce attend 2300 experts étrangers promis en renfort par ses partenaires européens. Selon la chancelière allemande Angela Merkel, les premiers renvois pourront avoir lieu dès le 4 avril prochain.

Pour l’heure, Athènes a affrété des ferries à Lesbos et à Chios afin d’évacuer vers la Grèce continentale les migrants déjà arrivés et faire de la place aux nouveaux arrivants. Du côté turc, le gouvernement a affirmé avoir renforcé le nombre de policiers pour faire barrage aux départs vers la Grèce. La presse locale a fait état de 213 personnes qui ont été empêchées de prendre la mer dimanche.

Des engagements en contrepartie

La réadmission des migrants renvoyés par la Grèce n’est qu’un aspect de l’accord UE-Turquie signé vendredi. En contrepartie, les dirigeants européens se sont engagés à accélérer les procédures en vue d’exempter de visa les citoyens turcs voulant voyager dans l’espace Schengen. L’échéance pour donner cette facilité a été ramenée à juin de cette année alors qu’auparavant, il était question d’octobre. Toutefois, le président de la Commission européenne Jean-Claude Juncker a précisé vendredi que les Turcs doivent au préalable remplir encore 37 conditions sur un total de 72. Ankara doit notamment émettre des passeports biométriques à ses citoyens.

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Deuxième engagement: l’ouverture des négociations sur le chapitre 33, consacré à la politique budgétaire, dans le cadre de la candidature turque à l’adhésion à l’UE. La procédure veut que tout pays candidat reprenne chapitre par chapitre la législation européenne dans sa propre législation nationale. La Turquie avait réclamé l’ouverture de cinq chapitres mais Chypre, dont la partie nord est toujours occupée par l’armée turque, a posé son véto. Des européens pensent que la reprise des discussions UE-Turquie peut donner à terme une impulsion à la réunification de l’île. En effet, Ankara a laissé entendre qu’une solution était à portée de main.

Enfin, l’UE s’est engagée à accélérer le déboursement de trois milliards d’euros dont le principe a déjà été accepté en novembre dernier. Cette manne est destinée à améliorer les conditions de vie dans les camps de réfugiés. A ce jour, moins de 100 millions d’euros ont été approuvés pour des projets en matière d’éducation et de santé. L’UE entend utiliser cette somme pour payer le retour des réfugiés de Grèce en Turquie. Elle ne pourra toutefois pas financer le retour des requérants d’asile dans leurs pays d’origine. Selon l’accord de vendredi, de nouveaux projets seront identifiés dès cette semaine. Les dirigeants européens ont aussi accepté le principe de verser une nouvelle somme, de trois milliards d’euros selon des diplomates, après 2018 pour poursuivre l’aide aux réfugiés.


En Suisse, l'armée aux frontières ?

L’accord conclu vendredi entre l’Union européenne et la Turquie pourrait bien avoir des effets substantiels sur la Suisse. En limitant les passages de migrants à travers la Grèce, il est susceptible de détourner leur flux vers d’autres pays, à commencer par l’Italie. Or, au nord de la Péninsule, juste après sur la route, se trouve la Confédération.

Les deux conseillers fédéraux UDC Ueli Maurer et Guy Parmelin, respectivement responsables des Douanes et de l’Armée, se montrent décidés à verrouiller le territoire suisse. Dans ce but, ils prévoient de proposer trois mesures mercredi à leurs collègues: le rétablissement des contrôles aux frontières, l’octroi d’une nouvelle mission aux gardes-frontière (l’expulsion des migrants) et la mobilisation de l’armée sur le pourtour du pays.

Sitôt connue, cette stratégie a été contestée. Certains considèrent qu’il est illusoire de vouloir fermer les 3700 km de frontières que compte la Suisse. D’autres estiment extrêmement dangereux de demander à des soldats armés et non formés d’interdire le territoire national à des foules de réfugiés, dont un grand nombre de femmes et d’enfants. D’autres encore jugent que le pays ne doit pas fermer complètement sa frontière avec l’Italie, parce que cela plongerait la Péninsule dans un chaos comparable à celui que connaît actuellement la Grèce. La solution, plaident-ils, est de porter une part de l’effort.

(Etienne Dubuis)

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