désarmement nucléaire

Start, secrets de coulisses

Les câbles WikiLeaks en possession du «Temps» révèlent de fortes tensions entre Russes et Américains à Genève. Retour sur un traité majeur

Salle de conférence 135, mission des Etats-Unis. Hall Georgievsky, mission de la Fédération de Russie. 25 spécialistes des armes nucléaires d’un côté, 25 de l’autre. Du 28 mars au 8 avril dernier, les deux puissances, qui détiennent 90% de l’arsenal nucléaire mondial, se sont retrouvées à Genève dans le cadre de la Commission consultative bilatérale (CCB). Cet organisme est chargé de la mise en œuvre du nouveau traité Start sur la réduction des armes stratégiques, signé par Barack Obama et Dmitri Medvedev en avril 2010 et entré en vigueur le 5 février 2011. Objectif: régler de nombreuses questions techniques restées ouvertes à propos du traité. La bonne volonté est perceptible, les deux parties ayant déjà convenu de se revoir en automne à Genève.

Les documents WikiLeaks en possession du Temps montrent pourtant que les nombreuses semaines de négociations tenues à Genève du printemps 2009 à février 2010 entre les deux géants nucléaires sont plus tendues qu’il n’y paraît. L’enjeu des tractations peut expliquer des échanges parfois musclés. Le nouveau traité Start doit remplacer l’ancien qui arrive à échéance le 5 décembre 2009. Sans traité, c’est le vertige atomique: les arsenaux nucléaires de la Russie et des Etats-Unis ne sont soumis à aucun contrôle. Les présidents Barack Obama et Dmitri Medvedev fixent des plafonds provisoires: les deux pays peuvent déployer au maximum 1550 têtes nucléaires et 700 vecteurs (missiles et bombardiers), soit une réduction d’un tiers par rapport au niveau de 2002.

Dans un câble daté du 13 novembre 2009 (09Geneva1019), le ton monte. Les négociateurs russes ne sont pas prêts à accepter le «paquet» des Américains. Ils font une contre-proposition dont l’une suggère de limiter à 550 le nombre de vecteurs stratégiques. Les Etats-Unis fulminent. Leur cheffe négociatrice Rose Gottemoeller transmet la colère de Washington, qui estime que la proposition russe est «insultante». Une «gifle» pour les Américains. Elle ne «correspond pas à l’esprit que nos deux présidents ont essayé d’insuffler par la mise à zéro de nos relations». Son homologue russe, Anatoly Antonov, pense un instant avoir mal compris. Il exhorte son interprète à retraduire les propos américains qu’il juge «déplacés» et «inutiles». Il se demande même comment Washington ose s’adresser à Dmitri Medvedev dans des termes aussi blessants. Anatoly Antonov prend un air menaçant: si les deux délégations n’arrivent pas à conclure un nouveau traité, «la vie continuera». Car pour lui, il est hors de question que la Russie «capitule» devant toutes les demandes des Etats-Unis. Le bras de fer entre la Maison-Blanche et le Kremlin n’est cependant pas de nature à pourrir la relation entre Rose Gottemoeller et Anatoly Antonov. Diplomates avertis, ils se respectent et entretiennent une relation de confiance au point de se prodiguer des conseils et de plaisanter. Les négociateurs ne se privent pourtant pas d’ergoter sur des détails linguistiques. Petit florilège: «et» et «ou» sont utilisés de façon incohérente dans les versions anglaise et russe; «which» n’est pas adapté; il faut le remplacer par «that».

Les principales pommes de discorde entre Russes et Américains touchent à cinq secteurs: les plafonds à fixer pour les ogives nucléaires et les vecteurs stratégiques, le nombre d’inspections sur les sites nucléaires respectifs, les échanges de données télémétriques sur des essais éventuels de missiles, la conversion de bombardiers stratégiques nucléaires en bombardiers conventionnels et enfin la relation entre armes stratégiques offensives et défensives. Pour les Etats-Unis, le mécanisme d’inspections est primordial. «Sans des dispositions fortes au sujet des vérifications, les Etats-Unis ne peuvent pas signer le traité», prévient Rose Gottemoeller. Chercheur invité du Centre de politique de sécurité à Genève, Pal W. Sidhu relève que «les Américains, plus méfiants envers la Russie, doivent pouvoir vendre le nouveau traité Start au Sénat. Ils sont donc plus demandeurs en termes d’inspection.» Quant aux données télémétriques échangées en cas de test de missiles, les Russes se sont montrés, à en croire WikiLeaks, plus réticents. Motif: contrairement aux Américains, les Russes testent un nouveau missile, Boulava. Ils sont moins disposés à partager les données techniques le concernant.

Le projet de bouclier antimissile américain inquiète les négociateurs russes au plus haut point. L’abandon du projet maximaliste du président George W. Bush, avec l’installation de bases en Pologne et en République tchèque, a eu un effet très positif sur les négociations de Genève. Mais le maintien d’un projet revu à la baisse par l’administration Obama suscite toujours des craintes au Kremlin. Dans un câble daté du 2 décembre 2009 (09Geneva1106), Anatoly Antonov juge essentiel d’établir un lien clair entre armes stratégiques défensives et offensives. Il craint que les bases d’un bouclier antimissile puissent être converties en bases de lancement d’armes stratégiques offensives. Pour Moscou, c’est une ligne rouge: l’interdiction d’une telle conversion doit être explicite dans le préambule du traité. Pal W. Sidhu explique cette exigence: «Les Russes craignent qu’un bouclier antimissile déployé en mer Noire puisse aussi intercepter les missiles russes.» De fait, Moscou obtiendra une mention du problème dans le préambule et dans l’article III du traité. Mais au grand dam des Russes, ces dispositions ne sont pas contraignantes.

Autre grande préoccupation de Moscou: les bombardiers stratégiques ou sous-marins américains. Tous deux peuvent utiliser des ogives nucléaires ou des armes conventionnelles. Les B-2 que les Etats-Unis ont par exemple envoyés pour survoler récemment la Libye sont dotés de charges conventionnelles. Mais comment en être sûr? Comment les intégrer dans le comptage des têtes nucléaires et des vecteurs déployés? «C’est la vraie difficulté, reconnaît Pal W. Sidhu. C’est une question de confiance. Stratégiquement, ces paramètres sont très délicats. Et pour cause. Les missiles balistiques intercontinentaux ont une portée de plus de 10 000 kilomètres et peuvent parcourir la distance Washington-Moscou en 20 minutes!»

Pour conclure le principal traité de désarmement depuis la fin de la Guerre froide, les missions américaine et russe de Genève ont vu défiler de grandes huiles, notamment le chef d’état-major des armées américaines, l’amiral Mike Mullen, et son homologue russe Nikolai Makarov. Tous deux arrivent à Genève le 22 novembre 2009. Ils sont d’emblée invités à dîner dans l’appartement de Rose Gottemoeller. Le 23, c’est au tour d’Anatoly Antonov de les convier à la mission russe. La délégation de Mike Mullen comprend, à la surprise des Russes, des responsables non militaires de la Maison-Blanche. Nikolai Makarov est accompagné de plusieurs généraux à trois voire quatre étoiles. Le chef négociateur russe se réjouit de l’aide des militaires, mais il ne souhaite pas qu’ils interfèrent dans le processus de négociation. Mais, précise Antonov à Gottemoeller, Makarov «a peu d’autorité pour prendre des décisions clés». Pour les décisions finales, le président Dmitri Medvedev est incontournable. Mike Mullen et Nikolai Makarov quittent Genève satisfaits des progrès accomplis. Peu avant leur départ toutefois, une délégation de la Douma annonce sa venue à Genève. Un fait accompli qui a le don d’irriter Anatoly Antonov. Emprunté, ce dernier ne sait pas ce qu’il est autorisé à leur dire. Influents à la Douma, les députés sont trop importants pour la ratification future du traité pour les négliger. Rose Gottemoeller, qui a eu la visite de deux sénateurs à la mi-novembre, vient en aide à son homologue. Les députés de la Douma sont bien pris en charge afin qu’ils n’interfèrent pas dans les négociations. Anatoly Antonov cache néanmoins difficilement son agacement de voir de nombreux responsables à Moscou envisager de venir à Genève. Il décrit le phénomène par un proverbe russe: «La victoire a de nombreux pères, mais la défaite est orpheline.»

Start est-il une victoire inutile? Des experts avancent que les deux puissances ont déjà atteint en partie les plafonds fixés par le nouveau traité. «C’est un traité historique pour une autre raison, riposte pourtant Pal W. Sidhu. Durant les années Bush, Russie et Etats-Unis ne se parlaient plus. Ici, ils ont bien coopéré. Même si les deux pays réduisent déjà leurs arsenaux, le traité les force à continuer. Et il ouvre la voie à d’autres négociations», notamment sur les armes nucléaires tactiques. Joseph Cirincione, directeur du Ploughshares Fund, une fondation basée à Washington luttant contre l’utilisation des armes nucléaires est même persuadé que les Etats-Unis vont faire des coupes unilatérales dans leurs arsenaux avant la date limite de 2021. «Il y a un aspect économique évident: réduire le nombre de têtes nucléaires déployées à 1000 au lieu de 1550, c’est réduire de 20 milliards de dollars la facture de 54 milliards de dollars par an. Quant à la confiance entre Moscou et Washington, elle s’est grandement renforcée.»

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