Le visage orné d’un tatouage inuit, l’artiste Paninnguaq Lind Jensen espérait depuis le début de l’été que la statue de Hans Egede, le père de la colonisation danoise de son île en 1721, «symbole d’oppression de la culture inuit», allait être déboulonnée, reléguée aux oubliettes au fond d’un musée. Elle avait «salué» le geste d’activistes qui avaient aspergé de peinture rouge, le 21 juin, cette sculpture surplombant le port colonial de Nuuk, en écrivant un slogan sur son socle: «DECONOLIZE» (décoloniser). Cette action de protestation s’inscrivait dans le sillage d’actes similaires dans d’autres pays où des symboles du passé colonialiste ont été vandalisés suite à la mort de George Floyd, un Afro-Américain victime de violences policières aux Etats-Unis.

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Mais mardi, le Conseil municipal de Nuuk a décidé de maintenir la statue controversée à sa place. «Je suis déçue, explique Paninnguaq, que nous n’ayons pas atteint notre but. Mais un débat essentiel sur la décolonisation a été lancé, et il ne fait que commencer.» La maire, Charlotte Ludvigsen, n’a fait qu’entériner la volonté des citoyens qui avaient voté, sur internet et par courrier, à une large majorité (62% contre 38%) pour conserver la statue au même endroit. Elle avait plaidé pour cette votation au vu «des sentiments très forts et partagés sur l’avenir de cette statue. Une grande partie des critiques est que Hans Egede a imposé le christianisme et la civilisation occidentale aux Groenlandais, et il était naturel que les habitants de Nuuk soient consultés sur l’avenir de cette sculpture.»

«Symbole d’un trauma»

Dans le chef-lieu de ce territoire semi-autonome danois, baptisé à l’époque Godthaab (Bonne Espérance) par son fondateur Hans Egede, le débat sur la colonisation s’est ravivé au sein de la population jeune, même si le Groenland n’est plus une colonie depuis 1953. A l’instar de Ria Siversten, une lycéenne, qui a pris l’initiative d’une pétition appelant à déboulonner la statue de «cet homme qui symbolise le trauma vécu par les Groenlandais». Plus de 2000 personnes l’ont signée, souligne-t-elle, exhortant à dire «Stop à la glorification des colonialistes» et à «la révision de l’histoire» de cette île de 56 000 habitants.

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«Nous avons appris à l’école que nous devons être reconnaissants envers Hans Egede et le respecter. Mais on a oublié de raconter correctement l’histoire», confie la jeune femme après avoir lu son journal dans un livre paru en 2017, Groenland, La colonie arctique de Hans Christian Gulloev. On y apprend que Hans Egede vilipendait les Inuits: «Si fous que vous croyez aux chamans menteurs […] et si vous n’arrêtez pas la sorcellerie, nous finirons par vous tuer et vous éradiquer de la Terre, car Dieu nous a ordonné de le faire.»

«Sauveur de la langue»

Le débat a ainsi partagé l’opinion entre les partisans de l’élimination de ce «symbole de la domination danoise» et les défenseurs, parmi la vieille génération, de ce «point de repère historique de la cité et de la foi chrétienne». Refusant de clouer au pilori Hans Egede, une frange d’insulaires s’est insurgée sur les réseaux sociaux contre l’acte de vandalisme à la peinture rouge. Ainsi, Tata Marion Ringberg défend ce missionnaire qui «a appris le groenlandais, traduit la Bible dans notre langue et sauvé ainsi la langue, la culture et l’histoire groenlandaises de l’extinction».

A l’inverse, plusieurs historiens estiment que la statue aurait dû être déplacée. «De nombreux jeunes l’associent aujourd’hui au colonialisme et sont provoqués par l’attitude autoritaire qu’elle exprime, comme un pouvoir qui méprise les gens du haut de la colline», explique Daniel Thorleifsen, directeur du Musée national du Groenland. Un avis partagé par l’historien Einar Lund Jensen qui «comprend aisément que la statue est une épine dans le pied des Groenlandais souhaitant une forme d’indépendance» de leur passé danois. Et le débat est loin d’être clos avec cette votation, selon Ebbe Volquardsen, chef du département d’histoire de l’Université du Groenland: «Il y a un désir parmi la jeune génération, plus critique, de réécrire l’histoire car Hans Egede n’est pas, à ses yeux, le bienfaiteur décrit par les Danois et loué par leurs parents et grands-parents.»

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