A Slaviansk, la statue de Lénine est aux enchères

Sur la place de Slaviansk, à l’est de l’Ukraine, un piédestal de trois mètres de haut trône sans rien dessus. La statue de Lénine qui s’y tenait debout a été déboulonnée, presque en catimini, au petit matin du 3 juin. Une partie de la population russophone est furieuse, car elle a grandi avec Lénine, devenu un voisin, un habitant comme les autres. Mais à Slaviansk, l’immense bronze de Lénine était devenu un symbole, celui du séparatisme. Car, avant d’être reprise par l’armée régulière, la bourgade a été, pour quelques mois, la capitale des insurgés séparatistes ukrainiens.

Les fenêtres des bureaux du maire ouvrent sur la place de la Révolution d’octobre. L’imposant socle de marbre se découpe nu dans la lumière éblouissante des premiers jours de juin. «Ça fait bien vide maintenant. Elle ne dérangeait personne, pour moi elle pouvait rester sur la place. S’attaquer à une statue ne résoudra pas les problèmes urgents de la ville. Le pauvre Lénine n’a rien à voir avec ça», constate Natalia, la secrétaire du maire. Son interlocutrice, Ioulia, qui travaille aussi dans l’administration, n’est pas du même avis: «Elle n’était pas de mon goût, je ne vais pas pleurer cette vieillerie.»

A l’est de l’Ukraine, les symboles datant de l’URSS sont légion, en plus des statues des dirigeants communistes, les étoiles rouges et les héros du prolétariat comme Stakhanov abondent sur les murs des usines et sur les places de village. Quant aux noms des rues et des localités, ils commémorent le passé commun russe et ukrainien. Cet héritage allait de soi. Mais depuis l’embrasement du pays, l’est et l’ouest se déchirent et chacun doit prendre parti. Le gouvernement a décidé de détricoter l’Histoire. Des lois mémorielles ont été votées par la Rada, le parlement ukrainien à Kiev, qui imposent que tous les toponymes évoquant l’URSS soient remplacés. Une révolution qui est vécue comme une provocation dans l’est du pays.

A Slaviansk, tout le monde savait que Lénine était menacé. Les ultranationalistes de Praviy Sektor n’en ont pas fait secret: l’été dernier, alors que les militaires ukrainiens reprenaient la ville, ils promettaient de le faire tomber. Pas si simple, car ils naviguent en terrain hostile à Slaviansk. Et en face, la résistance s’est organisée. En janvier, des centaines de manifestants ont entouré la statue, pour la protéger. Les combattants de Praviy Sektor n’avaient pourtant pas dit leur dernier mot, explique la secrétaire du maire: «Ils ont annoncé une date pour le démantèlement mais sont venus deux jours avant.»

L’opération commando lancée aux aurores a pris tout le monde de court. «A 4h30 du matin, un groupe de Praviy Sektor a débarqué. Ils avaient des engins de chantier et se sont attaqués aux pieds», témoigne le seul journaliste ukrainien présent sur place. En tout il leur faudra quatre heures pour bouger le colosse. Qu’ont-ils fait de leur butin?

La rumeur court que la statue serait à vendre, les miliciens de Praviy Sektor voudraient en tirer une coquette somme, plus de 20 000 dollars. «Lénine était un criminel, qu’a-t-on à faire de lui. On ne va pas le pleurer. Il y a d’autres héros que l’on peut célébrer, qui nous parlent plus aujourd’hui», explique Iouri, qui est prof de tennis. Il dit cela à l’écart des oreilles indiscrètes, assis sur un banc public dans la pénombre d’un parc: «Dans mon quartier, il y a beaucoup de pro-russes, je ne veux pas m’attirer des ennuis. On ne sait pas ce qui peut arriver.»

Plus de trace des militants de Praviy Sektor à Slaviansk. Leurs bases se trouvent toutes à plusieurs dizaines de kilomètres. Auraient-ils emporté la statue avec eux? Dénégations à la mairie, Lénine dormirait dans la décharge municipale, à l’abri des regards. Dans la périphérie, des maisons portent les stigmates des combats, impacts de balles, maisons détruites. Quelques bouleaux, des saules ombragent la route au niveau d’un cimetière de la Seconde Guerre mondiale, ici tous l’appellent la grande guerre patriotique. En face, la clôture délabrée d’un terrain vague, propriété de la municipalité.

Konstantin est le maître des lieux. Il sort de sa guérite d’où il contrôle l’entrée, mi-méfiant, mi-narquois. «Lénine?» Il sourit en grand avant de se reprendre: «C’est pour quoi? Je ne veux pas donner mon patronyme, mais vous pouvez photographier la statue.» Pour Konstantin, plutôt que de déboulonner la statue, les autorités auraient mieux fait de s’attaquer aux vrais problèmes de la ville: «Je suis né ici, j’ai été membre du Komsomol. Et j’ai grandi avec Lénine. Pourquoi l’ont-ils déboulonné? Pour punir Slaviansk. Ailleurs, ils l’auraient laissé à sa place», déplore Konstantin, qui voudrait que le gouvernement reconstruise les maisons détruites et soutienne l’économie. «Ce démantèlement était totalement illégal», conclut-il.

Des vieilles guimbardes de l’époque soviétique, des camions, des tracteurs, des TAZ et des PAZ, des débris, des blocs de béton épars traînent au milieu des herbes folles. Il faut traverser la décharge de part en part. A l’extrémité, deux douzaines de chiens aboient. La statue est là, face contre terre, coincée entre la fourrière et une haie. Le visage de Lénine montre des traces de peinture écarlate, utilisée pour vandaliser l’édifice. Konstantin a entendu parler de la mise en vente de la statue: «Il faut s’adresser à la municipalité pour l’acheter. Qui en voudrait? C’est pourtant du bon bronze soviétique, de la meilleure qualité. Des centaines de travailleurs ont joint leurs efforts pour couler cette sculpture. Ils ont mérité notre respect.»

Andréi Nicolaïovitch, l’adjoint du maire, ne pleure pas la statue. Bronzé, habillé en complet de coton clair, il veut se tourner vers l’avenir, vers Kiev. «Il n’y avait pas que Praviy Sektor au moment de déboulonner Lénine. D’autres groupes de la société civile y ont pris part. La plupart des gens n’ont même pas noté sa disparition», explique-t-il en passant comme chat sur braise sur la question de la légalité: «Au mois de mai, nous avons proposé au conseil local, la Rada, de voter une motion pour renverser la statue. Mais on n’a recueilli que 22 voix, il nous en aurait fallu 31.» Fort de la législation adoptée par Kiev, Il ne s’est pas embarrassé du refus au conseil municipal.

Dans l’offensive menée pour reprendre Slaviansk, 151 maisons ont été complètement détruites. En tout 1500 bâtiments privés ont été plus ou moins abîmés. «Mais, se plaint Andréi Nicolaïovitch, nous n’avons pas de fonds de compensation, ni de mécanisme légal, pour financer les reconstructions.» A Slaviansk, où selon les chiffres de la municipalité le salaire moyen culmine tout juste à 2000 hryvnas par mois (l’équivalent de cent francs au cours actuel), ceux qui ont subi des pertes matérielles ne peuvent payer eux-mêmes un abri ou la réhabilitation de leur logement. Le politicien plein d’entregent espère que la statue de Lénine soit une aubaine: «Je vais la mettre aux enchères. Peut-être pourrais-je en tirer une centaine de milliers de dollars pour bâtir de nouvelles maisons.»

«Des centaines de travailleurs ont uni leurs efforts pour la couler en bon bronze soviétique»