Le parvis de l’église est inondé de soleil. Les murs de tuf rose se détachent sur le ciel d’un bleu insolent. Le père Matevos se prépare à aller célébrer un enterrement, dans un quartier excentré de Stepanakert, qui commence à compter ses morts par dizaines, depuis une semaine que dure la guerre. Des femmes sortent par la porte latérale en clignant des yeux, elles mettent quelques instants à s’habituer à l’éclat du jour après la nuit passée dans le sous-terrain de la cathédrale, qui sert d’abri anti-bombardement à tout le quartier. Des hommes fument à l’ombre du clocher.

La déflagration est soudaine, assourdissante. Et sans préavis. La sirène d’alerte ne fonctionne que quand le danger vient du ciel – un drone ou un avion de chasse. Les roquettes qui frappent la ville depuis trois jours passent sous les radars. Depuis vendredi, la situation se tend autour de la capitale du Haut-Karabakh, bombardée plusieurs fois par jour dans la matinée, en milieu d’après-midi, et le soir. Ce dimanche matin, la situation empire: les frappes redoublent sur toute la ville, s’enchaînent.

Dans la vaste crypte de l’église, le long des murs, des bancs publics empruntés dans les parcs alentour servent de lits de fortune à quelques dizaines de femmes, de vieillards et d’adolescents. Ils dorment ici depuis dimanche dernier. Arina, enroulée dans un plaid mauve, frissonne. «Il ne faut pas que je tombe malade, je dois cuisiner pour nos gars qui acheminent les vivres au front», explique cette professeure de piano. David, son aîné, a été mobilisé. Haroud, le plus jeune, est avec elle ici. Ses deux filles sont à Erevan. Son mari, un militaire de carrière, est décédé il y a quelques années. «Toutes les femmes que vous voyez ici sont restées, parce que les maris et les fils sont partis à la guerre. On ne peut pas les abandonner. Et on a plus d’informations ici sur ce qui se passe, on se sent presque plus en sécurité», renchérit Naïra, une voisine assise à ses côtés.

Elles sont toutes épouses de militaires, et vivent toutes dans les logements de fonction alentour. Elles se connaissent depuis toujours. A tour de rôle, elles sortent de sous la terre pour aller se rafraîchir, cuisiner, vérifier que tout est en ordre à la maison. Pendant la première guerre, celle du début des années 1990, Arina pouponnait sa fille aînée, qui avait alors 7 mois. Trois fois par jour, défiant les bombes, elle sortait de son abri pour préparer purées et biberons dans la cuisine de la maison. «Mais j’avais moins peur qu’aujourd’hui, je m’en souviens. A l’époque, c’était un duel entre deux petits pays, l’Azerbaïdjan et l’Arménie, mais aujourd’hui c’est une bataille entre grandes puissances», dit-elle. Dans ce nouvel épisode meurtrier d’un conflit gelé depuis presque trente ans, Bakou est soutenu par Ankara, tandis que l’Arménie attend beaucoup de la médiation du groupe de Minsk, composé de la France, de la Russie et des Etats-Unis.

Svetlana, une jeune fille frêle avec des yeux immenses qui vient de fêter ses 18 ans, devait partir à Erevan, commencer une école de danse professionnelle. Mais depuis dimanche, elle dort ici, avec sa mère et sa sœur cadette. Elle n’a vu son père, commandant de bataillon de chars, qu’une seule fois, quand il s’est échappé un quart d’heure pour venir les embrasser. Mais ils se parlent au téléphone tous les jours. «Il voulait qu’on parte trouver refuge à Erevan, mais nous avons refusé, dit Svetlana très sérieusement. Nous l’attendrons le temps qu’il faut.»

Bancs et boulangeries

Le temps, justement, semble s’accélérer. En six jours de combats intenses sur la ligne de contact entre le Haut-Karabakh, l’enclave sécessionniste peuplée majoritairement d’Arméniens, et l’Azerbaïdjan, qui en revendique la possession, Stepanakert s’est recroquevillée dans l’angoisse et subit des frappes de plus en plus nourries.

Les grandes avenues verdoyantes sont désertes, tous les commerces ont tiré le rideau. Un militaire solitaire presse le pas en traversant le parc Stepan-Chahoumian (le révolutionnaire bolchevique arménien qui a donné son nom à la ville), dont les bancs ombragés sont toujours occupés d’ordinaire, à l’heure où le soleil se fait mordant. Seules les boulangeries restent ouvertes. On y cuit presque sans interruption le pain destiné aux soldats.

Alors que le vice-ministre de la Défense du Karabakh annonce une journée «décisive», l’inquiétude monte. Quelques soldats qui s’étaient portés volontaires sont revenus du front, éreintés, hagards, mutiques. Un journaliste local a réussi à leur arracher des bribes: ils ont raconté qu’ils avaient dû parcourir à pied les 50 kilomètres qui séparent la ville de la ligne de feu.

Les hôtels qui servent de relais à l’évacuation vers l’Arménie sont pris d’assaut par les volontaires au départ, ceux qui avaient hésité jusqu’à présent, espérant que, comme en 2016, la guerre ne durerait que quelques jours. A l’instar de Suzana et Sofa, arrivées samedi en catastrophe après les bombardements de la matinée, chacune avec trois enfants. Leurs maris, deux frères, règlent les derniers détails avant le départ.

Regards embrumés et baluchons

Le car blanc attend devant l’hôtel. Dans le coffre, des baluchons et des sacs en plastique s’empilent. Chacun a pris le strict minimum. «Ce n’est pas un exode, ils ne fuient pas, ils vont simplement se mettre à l’abri», insiste Goara qui, avec d’autres volontaires, organise les départs depuis une semaine. De petits fronts se pressent contre les vitres, les regards embrumés se cherchent une dernière fois.

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Sur le trottoir il ne reste plus que des hommes aux visages fermés. Il est environ 15 heures. Des explosions retentissent au loin. Pendant que tout le monde court se mettre à l’abri, le car démarre lentement le long de l’avenue principale, longe le Ministère des affaires étrangères, et disparaît après le rond-point. Là où, dans la nuit de vendredi à samedi, des tirs d’artillerie ont frappé deux immeubles d’habitation, voisins d’une caserne militaire.

Sauvé par un rideau

Apetnak est venu chez lui chercher quelques affaires, son ordinateur et des papiers. L’appartement familial au rez-de-chaussée est devenu inhabitable en un éclair. Vendredi soir, l’informaticien parlait sur Skype à un ami, dans sa chambre, quand les murs ont tremblé et toutes les vitres ont été soufflées. «C’est ce rideau qui m’a sauvé», explique-t-il en montrant un bout de tissu couleur corail, jonché d’éclats de verre.

Sur la table de la salle à manger, sous une fine couche de poussière, la précipitation: une assiette de tomates coupées, une tasse de thé très sombre car trop infusé, une pomme entamée… «Pour mes parents, qui par miracle n’ont rien eu, c’est la troisième guerre dans leur vie. Moi j’étais adolescent en 1990, mais j’ai participé aux combats en 2016. Cette fois c’est mon frère cadet qui a été mobilisé. Nous n’avons que nous-mêmes pour nous défendre», raconte Apetnak. Il a mis ses parents dans le premier bus qui quittait Stepanakert samedi matin.

Plus on monte dans les étages, plus les dégâts sont importants. La poussière n’est pas retombée et prend à la gorge. Un policier patrouille dans la cage d’escalier pour empêcher les pillages. Dans chaque appartement, les mêmes décombres, du verre pilé, des bouts de plafond en travers des pièces, et la même brusquerie.

Au premier, quatre personnes ont abandonné leur dîner, laissant les couverts plantés dans le riz pétrifié. Au-dessus, une poussette d’enfant gît renversée au milieu de la pièce. En face, une casserole de soupe sur la plaque, des aiguilles à tricoter tombées au pied d’un fauteuil… Enfin, au quatrième et dernier étage, un trou béant laissé par la roquette, entre la pièce principale et la cuisine, s’ouvre sur le ciel.

La nuit descend avec les bombes

Des hommes s’affairent sans mot dire, en se prenant les pieds dans les gravats, pour évacuer ce qui peut être sauvé: le frigo et le lave-vaisselle flambant neufs, quelques meubles de la chambre du fond qui n’ont pas été abîmés par l’impact et la chute de débris. Le propriétaire des lieux est sur le front, sa femme et ses enfants sont partis se mettre à l’abri…

Comme la veille et l’avant-veille, la nuit descend avec les bombes. Elles sont plus violentes, et semblent encore plus proches du centre-ville. Après une coupure de courant, Stepanakert s’enfonce dans une impénétrable obscurité. Cette fois, un entrepôt de matériel de construction a été touché et a pris feu. Les autorités arméniennes, qui publient quotidiennement des bilans fantaisistes sur les pertes de l’ennemi, communiquent peu et mal sur les détails balistiques, mais les frappes semblent de plus en plus ciblées. Elles sont certainement plus fréquentes et de plus gros calibre. Stepanakert est dans le viseur.

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