Echanger avec Stephane Bern sur la sauvegarde du patrimoine français et européen est un excellent remède contre le pessimisme ambiant. Jugez plutôt: voici un an tout juste, le 15 avril 2019 en fin de journée, Notre-Dame de Paris subissait l’assaut des flammes. Une nuit de bataille contre l’incendie suivit, finalement remportée par les pompiers, malgré la perte de la flèche de la plus célèbre cathédrale du monde. Depuis, et malgré les polémiques à répétition, la reconstruction a débuté. Une messe pascale en très petit comité a même pu se tenir le Vendredi-Saint. Est-ce à dire que les monuments et les hommes l’emporteront toujours, in fine, sur les virus? Entretien volontariste.

Le Temps: Le 15 avril 2019, le monde entier a suivi et pleuré devant l’incendie de Notre-Dame. Le lendemain, l’image de sa flèche abattue par des flammes de plusieurs mètres de hauteur est devenue le symbole de ce drame. Et voilà qu’un an après, l’épidémie de Covid-19 vide tous les musées et les plus beaux monuments du monde de leurs visiteurs… Le virus ne détruit rien, mais il nous interdit l’accès à notre patrimoine. Vous gardez néanmoins le moral?

Stéphane Bern: Regardez Notre-Dame. Quel symbole de résilience et de résistance aux vicissitudes du temps! Le chantier, même s’il est aujourd’hui suspendu pour raisons sanitaires, va très vite repartir. L’objectif d’une restauration achevée en 2024 – fixé par Emmanuel Macron – demeure atteignable, même s’il est possible que la cathédrale ne soit pas encore rouverte au public à cette date. Quelle leçon! Je ne dis pas que les vieilles pierres seront toujours plus fortes que les maladies. On sait, malheureusement, combien les épidémies peuvent détruire, saccager, abîmer l’humanité et ses merveilles. Mais s’il faut trouver des pistes d’espoir dans ce climat troublé et déprimant, alors oui, regardons du côté du patrimoine. Il incarne la pérennité des choses et, au-delà, un horizon professionnel pour de nombreux métiers artisanaux mobilisés par les chantiers de réhabilitation. Réparer, restaurer, redonner la vie à des sites anciens… n’est ce pas un bon moyen de triompher du malheur ambiant?

Vous vous sentez dépositaire, à travers votre mission pour le patrimoine, d’une forme de soutien moral en ces temps troublés?

Un peu. Sauver le patrimoine, c’est d’abord refuser d’abandonner des choses essentielles. C’est s’agripper à notre raison d’être comme société. La mission d’inventaire et de sauvegarde des monuments français en péril, qui m’a été confiée en 2018 par Emmanuel Macron, ne se limite pas à la création d’un loto du patrimoine – lequel a d’ailleurs déjà permis, l’an dernier, de récolter 20 millions d’euros. Cette mission est aussi psychologique. Elle m’a permis de réaliser combien les Français aiment leurs monuments et combien ceux-ci sont, pour eux, une source de fierté et de motivation. Nous avons là un potentiel pour de formidables grands travaux, lorsque cessera le confinement. L’amour du patrimoine, je l’ai senti au fil de mes déplacements en France, est quelque chose de très positif. Il mobilise à la fois les élus, l’administration et la population. A l’heure où l’on recherche l’union nationale, voici un point commun à ne pas négliger. En France, comme en Suisse ou dans le reste de l’Europe, la sauvegarde du patrimoine fédère. Elle témoigne de la volonté de nos sociétés de perdurer et de notre capacité à triompher des pires épreuves.

Se préoccuper des monuments en péril alors que la société et l’économie de nombreux pays sont aujourd’hui menacées, n’est-ce pas quand même compliqué? L’urgence est médicale, sanitaire, sociale…

Pourquoi mettre l’un en opposition avec l’autre? Réunir des fonds pour sauver les monuments qui n’ont pas la chance d’être des sites historiques de premier plan, c’est participer à l’effort général de redressement du pays. Mettez-vous à la place des artisans et de leurs familles: ils ont besoin de ces chantiers. La réhabilitation du patrimoine fédère les énergies. J’ai aussi perçu, au fil de mes déplacements, ce que beaucoup de gens ressentent aujourd’hui face à l’épidémie de coronavirus. On dit que la propagation mondiale du Covid-19 est en partie une conséquence de la mondialisation, du trafic aérien sans limites, de l’hyper-mobilité… Or j’ai senti, dans de nombreux villages, la colère contre ce nomadisme généralisé qui contribue à l’abandon de sites merveilleux, dont le seul défaut est de ne pas être sur une route touristique majeure. J’ai aussi constaté les dégâts causés par le tourisme de masse sur les grands monuments, gérés par des fondations dont les responsables parcourent le monde entier pour chercher des subsides. Il faudra en tirer les leçons. Le patrimoine incarne l’indépendance et la résistance de nos sociétés ébranlées par le virus.

La collectivité paie aujourd’hui, dans le domaine sanitaire, des choix passés discutables. C’est vrai aussi pour la préservation du patrimoine?

On voit, en pleine épidémie de coronavirus, le résultat des coupes financières dans les systèmes de santé. Je vois, pour ma part, les conséquences de la diminution drastique des budgets consacrés à la réhabilitation du patrimoine religieux dans les communes. J’ai vu des maires désespérés devant leurs églises qui tombent en ruine, qu’ils n’ont pas les moyens de restaurer. J’ai vu de nombreux élus se lamenter parce que leurs localités ne reçoivent pas de touristes. Et alors? Maintenant que le virus a tué, pour un moment, le tourisme de masse, nous avons enfin l’occasion de réfléchir. Le seul facteur d’égalité entre les villes et les zones rurales, c’est le patrimoine, qui se trouve à 50% dans des communes de moins de 2000 habitants. Alors posons-nous la question: tous les châteaux doivent-ils être visités par des cortèges de touristes étrangers? Non. Je plaide pour redonner à chaque monument sa vocation. J’ai vu d’anciens monuments religieux transformés en centres pour les enfants handicapés ou autistes. L’on pourrait imaginer aussi qu’ils servent de lieux pour les quarantaines. Je me félicite aussi du lancement du mot d’ordre: «Cet été, je visite la France.» Nous savons tous que les frontières vont mettre du temps à rouvrir. Redécouvrir notre patrimoine national est un bel objectif, toutes générations confondues.

Ce qui frappe, à vous écouter, c’est le sentiment d’amputation sociale engendré par le délabrement d’un monument. Lorsqu’il cesse d’être entretenu, toute la collectivité souffre…

Le patrimoine est un lien qui nous unit. En France comme en Suisse, où j’ai des attaches familiales (ma grand-mère maternelle, de nationalité luxembourgeoise, était née à Zurich), chacun se reconnaît dans ces monuments qui sont l’emblème de sa ville, de son village ou de sa région. On n’imagine pas ce que provoque, au sein de la population, l’abandon d’anciens Palais de justice, d’anciens palais où étaient hébergés jusque-là des administrations, d’anciens palais épiscopaux que l’Eglise n’a plus les moyens d’entretenir. C’est le même sentiment d’amputation que lorsqu’une localité perd ses services publics, sa maternité, sa poste, son tribunal… On retrouve en plus, autour du patrimoine, ce qui se passe en pleine épidémie autour des hôpitaux et du système de santé: l’impression que Paris nous a abandonnés. La France est un pays très centralisateur. Lorsque je rencontre des élus locaux, leur première réaction est souvent de me dire que l’Etat les a délaissés et oubliés. Il faut toujours avoir en tête ces chiffres: 60% des monuments français classés appartiennent à des collectivités territoriales, 30% sont aux mains de propriétaires privés et 10% sont possédés par des associations. Ma mission consiste donc à mettre tout le monde ensemble autour d’une table pour prendre les bonnes décisions. Un peu comme on le fait face à l’épidémie.

Vous ne craignez pas la concurrence accrue, côté financements publics? Les millions d’euros qu’on vous avait promis ne vont-ils pas être utilisés pour d’autres tâches?

Ce serait une énorme erreur, car nos chantiers font vivre des milliers de gens, et permettent à tous les métiers qu’ils représentent de rester bien vivants en France. La souveraineté nationale est aujourd’hui redevenue très à la mode. Mais l’industrie textile ou métallurgique ne reviendra pas comme ça en France. Il y a beaucoup de vœux pieux dans ces discours «souverainistes». Les métiers du patrimoine, en revanche, vont être perdus si on ne les défend pas. C’est un savoir-faire, une raison d’être. L’expérience du coronavirus nous prouve qu’il faut défendre ces acquis. Le patrimoine n’est pas seulement notre histoire. C’est aussi notre avenir.


A voir en replay sur France 2: «Sauver Notre-Dame», le documentaire diffusé mardi soir et présenté par Stéphane Bern.