«Ils te disent: sacrifie-toi à nos côtés, tu défendras une juste cause: en réalité, tu découvriras l’enfer sur terre et mourras seul loin de chez toi».

Le gouvernement français n’a reculé devant rien pour sa plateforme stopdjihadisme qui vise à lutter contre la radicalisation sur Internet. Les slogans choc sont en grosses lettres jaunes ou blanches sur fond noir, pour bien marquer l’urgence des messages; les images de combat proviennent des vidéos de propagande des groupes comme l’Etat islamique, et le montage est nerveux et saccadé pour toucher les jeunes, alternant images en couleurs - les attentes et les promesses-, et images en noir et blanc - la réalité, faite de mort et de désolation. La vidéo diffusée sur les médias sociaux par le gouvernement français veut frapper fort en utilisant les mêmes codes que les films de propagande qui circulent sur les réseaux.

Il s’agit clairement de contrer l’influence sur les médias sociaux des groupes extrémistes comme celui de l’Etat islamique, expert dans l’art de recruter via Facebook.

Faut-il choquer pour être efficace? Les avis sont partagés.

Le gouvernement travaille sur cette plateforme depuis bien avant les attentats, avec l’aide notamment de l’anthropologue Dounia Bouzar, auteure en 2014 du livre-document «Ils cherchaient le paradis, ils ont trouvé l’enfer» (éditions de l’Atelier). La vidéo, avec un logo d’avertissement pour les moins de 12 ans, est d‘ailleurs fondée sur ces oppositions entre promesses et réalité, entre attentes et déception. Les jeunes filles attirées par l’humanitaire pensant partir pour sauver des vies doivent savoir qu’elles vont participer à des massacres. «Ils te disent: Viens fonder une famille avec l’un de nos héros. En réalité, tu élèveras tes enfants dans la guerre et la terreur».

Les bonnes intentions sont là: pourtant il est loin d’être certain que cette vidéo trouvera son public. David Thomson, le journaliste de RFI auteur des « Français djihadistes» (éditions des Arènes) reconnaît que la vidéo est «techniquement bien faite, ainsi elle reprend le chant a capella des vidéos de propagande d’Omar Omsen», ce grand recruteur de djihadistes français. Mais «pour les jeunes qui veulent partir, tout ce qui vient des autorités, des institutions, est perverti à leurs yeux». Et la menace de mourir seul loin de leurs familles n’en est pas une pour ces jeunes tentés de partir: «c’est justement cela qu’ils vont chercher»... Mais le film «intrigue», lui ont confié des djihadistes avec qui il en a parlé, «c’est une surprise». Pour lui, c’est le site du gouvernement, plus que la vidéo, qui peut «avoir un effet sur les familles. Les familles qui ignoraient tout et découvrent que leur enfant est parti quand elles reçoivent un appel de Syrie, qui réalisent qu’il avait deux comptes Facebook, l’un anodin et normal et l’autre pur djihadiste»... Ce public-là, oui, les proches désemparés après coup, ou ceux qui redoutent un départ et cherchent de l’aide, ce public peut trouver mille conseils et secours sur le site.

Pour les autres: on peut douter de l’efficacité de la démarche, même si le gouvernement va «diffuser largement cette vidéo sur les réseaux sociaux, afin de toucher au maximum les jeunes sensibles à ces thèses et à ces sirènes», comme a expliqué à l’AFP Christian Gravel, le directeur du Service d’information générale (SIG). Car enfin, quelles sont les chances qu’un jeune tombe sur cette vidéo par hasard? Une vidéo estampillée GouvernementFR peut-elle vraiment devenir virale, et être accueillie comme le clip d’un obscur militant en Syrie ? On le sait, le lobbying le plus efficace est celui qui avance masqué. Le hashtag «#Stopdjihadisme» peut-il rassembler autour de lui plus que des éducateurs et des parents concernés?

Les chances de tomber sur la vidéo via un moteur de recherche comme Google sont aussi nulles, explique Nicolas Vanderbiest, du Reputatio lab de l’Université de Louvain, dans un article passionnant. Il aurait fallu choisir des mots-clefs utilisés par les djihadistes, proposer des versions en arabe, optimiser le site de façon à ce qu’il soit visible sur Google... Pour lui, «jamais on n’a considéré la cible réelle, à savoir la personne qui est susceptible d’être influencée par de la propagande de l’Etat islamique. Il aurait fallu utiliser leur code, des faux profils... et cela n’a jamais été fait». Ainsi, la vidéo relève clairement de la campagne de communication politique selon l’universitaire. «Qu’on ne vienne pas nous faire croire qu’il s’agit d’une campagne de contre-discours, car la véritable cible est simplement l’électeur pour lui montrer que le gouvernement agit». D’ailleurs ce jeudi soir, la vidéo a déjà été vue 556 731 fois...