Jerzy Buzek et le consortium gazier Nabucco ont un point commun: c’est en partie à Moscou que leur crédibilité sera disséquée. Vétéran de «Solidarnösc», l’ancien premier ministre polonais (1997-2001) devenu mardi le premier président du Parlement européen issu de l’Europe de l’Est, a d’ailleurs dès sa première conférence de presse répondu aux questions sur sa vision de la Russie future.

Logiquement pour cette première prise de parole publique, M. Buzek a éludé la question géopolitique. Mais il a en revanche tiré une ligne rouge: «La démocratie russe diffère de celle que nous avons ici» a-t-il expliqué. Le fait d’avoir «besoin l’un de l’autre» ne doit donc pas conduire l’UE à abdiquer ses principes.

L’histoire du consortium Nabucco, ce gazoduc qui, s’il est un jour construit, reliera l’Union européenne aux ressources énergétiques de la Mer Caspienne sans passer par le territoire russe, est un peu l’application de ce principe. Lundi, la Turquie s’est finalement ralliée à l’Autriche, à la Bulgarie, à la Hongrie et à la Roumanie pour faire avancer ce projet porté par Bruxelles.

Cette décision était capitale, puisque rien ne peut se faire sans le transit du gaz par le territoire turc. Elle ne compense en rien la faiblesse structurelle du projet qui, contrairement aux souhaits de Gazprom, ne bénéficie pas du soutien affiché de grands pays de l’UE et de leur manne financière. Northstream, le futur tuyau de Gazprom sous la Baltique, se fait de concert avec l’Allemagne. Southstream, le rival direct de Nabucco, bénéficie sur le papier de l’engagement de l’Italie.

En clair, rien n’est réglé. Mais une ligne rouge a aussi été tracée, lundi à Ankara. L’Union européenne avance. Au point que les médias russes reprochent maintenant un peu vite au Kremlin de perdre du terrain dans la future compétition pour les ressources énergétiques…

Il n’y a pas de morale à cette histoire dont les tenants et les aboutissants sont contradictoires. L’élection triomphale de Jerzy Buzek, en l’occurrence, a autant valeur de symbole positif que négatif, puisque la présidence du Parlement européen demeure largement symbolique. La laisser à un ressortissant d’Europe de l’Est ne coûtait donc pas très cher, politiquement, aux anciens pays membres même si l’Italie espérait bien placer son candidat Mario Mauro. Le tempérament très consensuel de l’intéressé, confirmé dès sa première apparition publique par des réponses plus qu’évasives, sied en plus bien aux Etats-membres décidés à conserver l’avantage institutionnel. Son côté centriste a permis le ralliement facile des libéraux, des socialistes et même des Verts. Sa nomination, pour faire bref, donne satisfaction à tous les camps.

Le sort de Nabucco, à l’identique, reste dans les mains des grands groupes pétroliers qui décideront d’y investir ou non les huit milliards de dollars nécessaires à sa construction. Et, surtout, dans les mains des gouvernements des pays producteurs de gaz d’Asie centrale comme le Turkménistan, amenés dans le futur à choisir entre ses clients européens et russes. Et l’arrivée turque dans le consortium est évidemment pleine d’arrières pensées politiques du côté d’Ankara, où le gouvernement islamiste modéré est plus que jamais soucieux de maintenir sur les rails ses négociations d’adhésion avec l’UE. En profitant au passage de la présidence suédoise jugée plus favorable, un nouveau chapitre sur la fiscalité ayant été ouvert le 30 juin.

N’empêche: l’une et l’autre décision sont porteuses d’espoir. L’Union européenne, à travers Jerzy Buzek, scelle sa réunification entamée il y a tout juste vingt ans avec la chute du mur de Berlin. Nabucco, grâce à l’arrivée de la Turquie, peut continuer à se conjuguer au futur, obligeant investisseurs et gouvernements à en tenir compte dans leur appréciation géopolitique. L’Europe avance lorsqu’elle marque de tels points positifs. Dans les esprits et sur les cartes.