Ils sont trois, avec chacun un masque sur le visage, les mains gantées. Dernières protections avant rupture de stock. Nicolas, Cornelia et Aymeric ont démarré en fin de matinée leur «maraude» pour apporter boissons et nourriture à une centaine de «sans domicile fixe». Un autre association «Strasbourg Action Solidarité» s'occupent des nuits trois fois par semaine. Ces volontaires s'inquiètent devant nous de la diminution des dons et des retards dans les réquisitions annoncées d'hôtels. Leur périmètre d'action? Les abords de la gare, le centre historique, la cathédrale, l'imposante place Kléber...

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Un climat de peur

La veille, la municipalité leur a encore promis de trouver des logements pour les quelque 300 vagabonds de la métropole. Le confinement, pour ces SDF, rime avec abandon et ville déserte. Le tempérament discipliné des Alsaciens se lit dans les rues et devant les commerces. Strasbourg est une ville morte. La distanciation sociale y est très respectée. La tragédie sanitaire du Grand Est, l'une des régions les plus touchées de France avec 3940 malades hospitalisés et 816 personnes décédées au 29 mars, pousse à se cloîtrer. «Cela rassure mais cela fait peur aussi, reconnaît Olivier, employé municipal au service de nettoyage. Dans l'hypercentre de Strasbourg, une fois la nuit tombée, tout peut arriver.» 

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La question de l'entraide sociale et celle de l'ordre public en temps de confinement sont, de fait, indissociables. Patienter, en fin de journée, devant le supermarché Auchan de la place Kléber, juste à côté du McDonald's fermé à double tour, donne un aperçu. Un groupe de SDF, installés à proximité avec matelas et sacs de couchage, lorgne les sacs plastiques d'un couple, lui aussi à la rue. A l'intérieur? Des sandwichs donnés, disent-ils, par les vigiles du magasin. Pagaille. Echauffourée. Igor est Russe, échoué là depuis quelques années sans savoir expliquer comment, dans un français très approximatif. Un vieux monsieur sénégalais, sorti de son repaire de couvertures et de cartons, tente de calmer le jeu. La scène est inquiétante. Pas un policier à l'horizon. La bagarre peut à tout moment dégénérer. A quelques mètres de la sortie du magasin, d'où s'échappent un par un les rares clients.

La bagarre peut à tout moment dégénérer

Près de la gare, alors que la nuit est tombée, un autre groupe de clochards renverse le contenu des poubelles par terre, au croisement de la rue du Maire Kuss. Olivier, l'employé municipal, nous avait avertis le matin en nous montrant ses gants de travail ordinaires, déplorant l'absence de masques. Le syndicat CGT de la municipalité a demandé un droit de retrait. Trop de risques: «Une ville de cette taille ne peut pas être laissée à elle-même comme ça, s'énerve Olivier, alors que la radio branchée dans son camion annonce l'arrivée ce lundi, sur l'aéroport de Vatry (Marne), d'un avion-cargo russe rempli de masques commandés en Chine. En recevront-ils? «Il le faut, sinon on arrêtera de tourner en ville, poursuit-il. La propreté en temps d'épidémie, c'est le danger à chaque poubelle.»

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Des vitrines encore achalandées 

Patricia Schillinger est sénatrice macronienne du Haut-Rhin. Cette aide-soignante a contracté le coronavirus et reste confinée chez elle à Saint-Louis, près de la Suisse. Notre surprise... la surprend: «En Alsace, les gens respectent à la lettre les consignes. Ce qui se passe dans nos hôpitaux est trop grave pour prendre des risques.» Mais comment va se dérouler ce huis clos urbain dans la durée? Le long des rues commerçantes de Strasbourg, les vitrines des magasins fermés sont encore achalandées. Peu de commerces, contrairement à Paris, ont choisi d'obturer leurs façades par des palissades de bois. «On compte sur le civisme de la population. Les policiers se déploient et patrouillent en priorité dans les quartiers difficiles.» Un autre élément joue un rôle: les nombreuses caméras de surveillance. Strasbourg, capitale européenne, est filmée, quadrillée: «La police a sans doute moins d'inquiétudes à avoir ici qu'ailleurs. Mais dans la durée, ces questions se posent», reconnaît Martial Bellon, président du club de basket de la ville, la SIG (pour Strasbourg-Illkirch-Graffenstaden) «Il va falloir s'habituer à notre ville désertée. On va devoir, à la fin, sortir d'une forme de néant.» Sur la place Kléber, l'obscurité règne comme une chape de plomb. Pas un piéton. Rien. Juste un bruit: un SDF qui, dans une ruelle, hurle contre son chien. L'Alsace s'enfonce dans sa nuit confinée.