Terrorisme

Strasbourg médusée par la disparition de Cherif Chekatt

Alors que le tueur du marché de Noël, aperçu pour la dernière fois lundi à Strasbourg, demeure introuvable, se pose la question d’une éventuelle fuite en Suisse, où il a fait de la prison

Un quartier quadrillé, verrouillé, surveillé sous tous ses angles par les caméras et les drones des forces de sécurité. Près de la rue de Mulhouse, l’une des artères principales du quartier du Neudorf à Strasbourg, l’espace alternatif l’Arrosoir bruit d’un unique sujet de conversation: le sort de Cherif Chekatt, le meurtrier du marché de Noël. «Disparu? Comment cela est-il possible? interroge Eric, un familier du lieu, joint par téléphone. Ce n’est pas Manhattan, ici. Un meurtrier ne peut pas se cacher indéfiniment. Les policiers strasbourgeois connaissent chaque rue, chaque pâté de maisons. On n’est pas dans la jungle des cités.»

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A l’autre bout de ce faubourg populaire, en contrebas de l’autoroute qui longe les bassins fluviaux entre l’Ill et le Rhin, la rue d’Epinal est en état d’urgence. Pas d’immeubles abîmés, encastrés les uns dans les autres. Juste des bâtiments plutôt proprets de deux ou trois étages. Des portails. Des jardinets. C’est là que Cherif Chekatt a, lundi soir vers 23 heures, été vu pour la dernière fois. Un taxi pris en otage dans le centre-ville l’a conduit ici, où une patrouille de policiers a échoué à l’interpeller.

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Ce quartier est le sien. Il y a, dès l’adolescence, joué au chat et à la souris avec les policiers venus l’appréhender pour des faits de délinquance. Il y vivait au numéro 3. Son nom figure toujours sur la boîte aux lettres. C’est ici que lundi matin une perquisition à son domicile, menée en son absence, l’a probablement conduit à passer à l’acte. Et depuis? Plus rien. Un appel à témoins a été diffusé. L’homme est supposé être blessé au bras. Ses parents et deux de ses frères sont en garde à vue. Sa sœur, domiciliée à Paris, a été perquisitionnée et interrogée. Disparu. Volatilisé. De quoi s’interroger sur de possibles complicités, ou sur sa fuite à l’étranger, en Allemagne toute proche, voire en Suisse voisine.

La Suisse, possible cible

En Suisse, à la suite de l’attentat de Strasbourg, l’Administration fédérale des douanes a renforcé les contrôles à la frontière nord. Mais le Service de renseignement (SRC) n’estime pas nécessaire de revoir à la hausse l’état de la menace terroriste, toujours considéré comme élevé depuis 2015.

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«Cette année encore, nous avons reçu plusieurs informations faisant état de possibles planifications d’attentats terroristes en Europe durant la période de l’avent», précise Isabelle Graber, porte-parole. La Suisse, parce qu’elle appartient au «monde occidental», représente une «cible légitime» aux yeux des djihadistes. Mais «d’autres pays constituent une cible prioritaire», souligne encore le SRC, qui se base pour se prononcer, sur «la propagande djihadiste et les attaques réussies ou déjouées».

Au rang des individus les plus susceptibles d’inquiéter les renseignements, on peut citer les «revenants». Depuis 2016, le renseignement suisse n’a enregistré aucun retour de Syrie ou d’Irak. «Toutefois, le SRC détient des informations selon lesquelles un petit nombre de voyageurs du djihad ont l’intention de revenir en Suisse.» Autre profil à risque, mentionné par le SRC: les anciens détenus, radicalisés en prison, et dont l’idéologie persiste une fois libérés.

En prison à Bâle

Le tueur du marché de Noël semble appartenir à cette catégorie. Condamné à 27 reprises en France, en Allemagne et en Suisse - surtout pour des vols - il a réalisé de multiples séjours en détention, dont un à Bâle, en 2013. Depuis quelques temps, il était à nouveau recherché par les autorités bâloises, qui le soupçonnent d'avoir commis d'autres délits. Il n'a toutefois pas été identifié comme radicalisé. «Dans une ville frontalière comme la nôtre, nous sommes confrontés très souvent à ce type de tourisme criminel. Mais nous n'avons pas eu d'indice d'un quelconque lien avec le terrorisme», précise-t-on au Ministère public bâlois. La police fédérale confirme: «Il n'était pas connu pour des affaires en lien avec le terrorisme». 

L'attentat de Strasbourg provoque des réactions à Berne: l'UDC Werner Salzmann a déposé cette semaine une question au Conseil fédéral: «Les individus dangereux sont-ils suffisamment surveillés dans l'espace Schengen?». Il pointe du doigt l'échange de données, qui n'a selon lui pas fonctionné. La question sera sur la table de la prochaine réunion commission de la sécurité qu'il préside.

«Nous collaborons et échangeons des informations. Mais nous avons affaire à un milieu globalisé et les frontières ne sont pas étanches», souligne André Duvillard, délégué au Réseau national de sécurité. Selon lui, le parcours de délinquant multirécidiviste du tueur soulève avant tout la problématique de la radicalisation en prison en France. Or la situation n'est pas comparable en Suisse, où «les structures pénitentiaires, plus modestes, permettent davantage de contrôle». 

Jerôme Endrass, psychologue médico-légal de l'Office pour l'application des peines dans le canton de Zurich, estime lui aussi la Suisse bien armée: «Les taux de récidive sont bas et le pays est bien contrôlé grâce au système fédéralistes de polices cantonales, qui connaissent bien leur territoire. Ce n'est pas un pays idéal pour se cacher». Plutôt qu’un fondamentaliste convaincu, il voit chez le tueur de Strasbourg un profil de délinquant qui aurait trouvé dans l’idéologie islamiste un nouveau motif de passage à l’acte. «Lorsqu’une personne avec un passé de violence et de banditisme entre en contact avec une idéologie extrémiste, c’est un cocktail explosif.»

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