États-Unis

La stratégie afghane de Donald Trump: ne rien dévoiler

Le président américain a présenté lundi soir sa «stratégie» pour l’Afghanistan, en refusant de parler calendrier ou des troupes supplémentaires qui pourraient y être déployées. Alors qu’il cherche à se protéger des critiques sans se démarquer vraiment de Barack Obama, les talibans ont déjà répondu en promettant un «cimetière» aux Américains

«Quittons l’Afghanistan. Nos troupes se font tuer par des Afghans que nous entraînons et nous gaspillons des milliards là-bas. Absurde! Il faut reconstruire les Etats-Unis». Voilà ce qu’écrivait Donald Trump en janvier 2013, sur Twitter. En novembre de la même année, toujours sur le même réseau social, il soulignait: «Ne permettez pas à nos très stupides dirigeants de signer un accord qui nous maintiendrait en Afghanistan jusqu’en 2024, tous frais payés par les Etats-Unis. MAKE AMERICA GREAT!» Lundi soir, depuis la base militaire de Fort Myer, au sud-ouest de Washington, c’est le même Donald Trump, l’habit présidentiel en plus, qui a présenté sa «stratégie afghane» pour aider le régime de Kaboul à contrer talibans et djihadistes. Une certitude: «On ne dira pas quand on attaquera, mais on attaquera!»

Pas un «chèque en blanc»

Pas de retrait des troupes américaines donc, mais pas d’annonce non plus de l’envoi de 4000 soldats supplémentaires, comme demandé par le chef des troupes américaines en Afghanistan. Donald Trump s’est montré évasif. Une manière d’éviter de prêter le flanc aux critiques et de brusquer sa base électorale. Un retrait rapide serait dangereux, dit-il, car il créerait un «vide» qui profiterait aux «terroristes, dont font partie l’Etat islamique et Al-Qaida». «Notre stratégie dépendra des conditions sur le terrain et pas de chiffres ou de calendrier», a-t-il ajouté. «Nous ne parlerons pas du nombre des soldats ou du plan de nouvelles actions militaires car les ennemis de l’Amérique ne doivent jamais connaître nos projets.» Le Pakistan, «refuge» pour des «agents du chaos», est montré du doigt. Et le président prévient: Kaboul ne doit pas considérer le soutien américain comme un «chèque en blanc».

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«Que diable pense-t-il que nous avons fait?»

Pendant son discours, Donald Trump n’a jamais lâché son prompteur des yeux. Il a prononcé un certain nombre de phrases creuses. Le «nous ne nous battrons que pour vaincre» fait réagir le colonel Morris Davis, ex-procureur général des tribunaux militaires de Guantanamo. «Que diable pense-t-il que nous avons fait pendant ces seize années?», peste-t-il sur Twitter. Donald Trump se retrouve dans la même impasse militaire que son prédécesseur Barack Obama. Lundi, il a toutefois laissé la porte ouverte à un accord politique avec «certains talibans».

Cette guerre, amorcée après les attentats du 11 septembre 2001 pour déloger le régime taliban au pouvoir à Kaboul, est la plus longue de l’histoire des Etats-Unis. Seize ans plus tard, l’édifice démocratique afghan est plus que branlant. Depuis janvier, plus de 1662 civils ont été tués et 3581 blessés, un chiffre record, dénonce un rapport de l’ONU publié mi-juillet. L’incident le plus mortel documenté par la Mission d’assistance de l’ONU en Afghanistan (MANUA) a eu lieu le 31 mai, avec l’explosion d’un camion bourré d’explosifs. Bilan: plus de 92 civils tués. Le rapporteur spécial Tadamichi Yamamoto ne cesse de dénoncer le «coût humain trop élevé» de cette «sale guerre».

Hôpital bombardé par les Américains

En octobre 2015, Barack Obama, élu sur sa promesse de mettre fin à la guerre en Afghanistan, avait dû faire marche arrière. Il espérait annoncer le retrait total des troupes d’Afghanistan pour fin 2016, mais a dû y renoncer en raison de l’instabilité du pays. La bavure de l’hôpital de Kunduz venait d’avoir lieu: des avions de l’US Air Force ont bombardé par erreur le bâtiment, alors que les talibans étaient parvenus à rependre possession de la ville. En juillet 2016, le président démocrate a dû faire un pas de plus: annoncer que les Etats-Unis maintiendraient 8400 soldats en Afghanistan jusqu’en 2017, contre les 5500 espérés. C’est le nombre actuel de soldats déployés sur place. Le pic le plus élevé de l’engagement américain a été de 100 000 hommes.

Donald Trump n’a voulu articuler aucun chiffre, mais le ministre de la Défense Jim Mattis a confirmé lundi que les Etats-Unis et des pays alliés étaient prêts à renforcer leurs effectifs militaires en Afghanistan. Le nombre n’est finalement pas si important. La question clé qui demeure est celle-ci: jusqu’à quand l’armée américaine va-t-elle juger nécessaire d’appuyer le pouvoir afghan, qui se distingue par sa corruption et ses querelles ethniques? Une question qui reste sans réponse.

2400 morts dont le fils de John Kelly

Depuis 2001, 2400 soldats américains ont perdu la vie en Afghanistan, plus de 20 000 ont été blessés. Sans compter ceux qui, nombreux, souffrent de stress post-traumatique. En seize ans, les Etats-Unis ont aussi versé plus de 100 milliards de dollars d’aide militaire, dont l’efficacité est régulièrement remise en question.

Sur ses gardes, l’armée pakistanaise avait quelques heures avant le discours de Trump clamé que le Pakistan n’abritait «plus aucune structure terroriste organisée». Ce n’est clairement pas l’avis du chef du Pentagone, qui pointe du doigt le réseau Haqqani, allié des talibans afghans. En juillet, les Etats-Unis ont suspendu 50 millions de dollars d’aide militaire au Pakistan pour dénoncer ce double jeu opéré depuis des années. Et la pression va augmenter.

«Aucune tolérance pour la haine»

Limogé vendredi, le controversé Stephen Bannon, conseiller stratégique de Donald Trump, a toujours été résolument contre l’envoi de soldats en Afghanistan. L’annonce du président américain prouve que son influence avait des limites. Donald Trump s’entoure de trois ex-généraux, dont John Kelly, qui fait ses premiers pas comme secrétaire général. Il a perdu un fils en Afghanistan, mort en explosant sur une mine alors qu’il était en mission. Son avis a pesé dans la décision de Donald Trump. «Mon instinct d’origine allait vers le retrait, et je me fie généralement à mon instinct», a relevé le président. «Mais toute ma vie j’ai entendu dire que les décisions sont bien différentes lorsque vous êtes attablé à votre bureau dans le Bureau Ovale, en d’autres mots, quand vous êtes président des Etats-Unis. J’ai étudié le dossier afghan dans ses moindres recoins.»

Avant d’évoquer l’Afghanistan, il avait lancé un appel à l’unité après la polémique qu’il a déclenchée à la suite du drame de Charlottesville: «L’amour pour l’Amérique exige que l’on aime tous ses citoyens. Quand nous ouvrons nos cœurs, il n’y a pas de place pour l’intolérance et aucune tolérance pour la haine.»


La menace des talibans

Les talibans ont réagi quelques heures après les propos présidentiels en promettant un «nouveau cimetière» pour les Etats-Unis s’ils ne retiraient pas bientôt leurs troupes. «Si les Etats-Unis ne retirent pas leurs troupes d’Afghanistan, (le pays) deviendra bientôt un nouveau cimetière pour cette superpuissance au XIXe siècle. Les dirigeants américains devraient savoir cela», indiquent-ils dans un communiqué. Selon eux les Etats-Unis devraient réfléchir à une stratégie de retrait «plutôt que de continuer la guerre». «Tant qu’il y aura un seul soldat américain sur notre sol, et qu’ils continuent à nous imposer la guerre, nous continuerons notre djihad», poursuit le communiqué signé Zabiullah Mujahid, un porte-parole des talibans afghans.

Les talibans ont par ailleurs revendiqué mardi un tir de roquette ayant visé l’ambassade américaine à Kaboul quelques minutes après le discours de Donald Trump lundi. La roquette a atterri dans un terrain dans le quartier diplomatique, apparemment sans faire de blessé. (AFP)

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