Humanitaire

Stratégie du CICR: le malaise des collaborateurs

Après l’enquête du «Temps» publiée sur les liaisons à risques du Comité international de la Croix-Rouge, nombre de collaborateurs réagissent. Ils déplorent l’omerta de l’organisation et dénoncent une «anglo-saxonisation» qui rendrait les rapports de travail beaucoup plus difficiles

Les uns parlent de «profond malaise», les autres d’«éloignement» à défaut de parler de réel «divorce» entre la direction, une partie des collaborateurs et le terrain. L’enquête récente du Temps (LT du 11 mai) sur les relations à risques du Comité international de la Croix-Rouge (CICR) avec le secteur privé et sur la double casquette du président du CICR Peter Maurer, qui siège au Conseil de fondation du Forum économique mondial (WEF), a suscité beaucoup de réactions. Nombre de collaborateurs de l’institution, de niveaux hiérarchiques différents, contactés par Le Temps s’expriment sous couvert d’anonymat pour crever l’abcès ou «l’omerta» qui empêcherait le moindre débat sur les options stratégiques du CICR.

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La discrétion de l’organisation n’est pas un fait nouveau. Mais le durcissement du management agit comme des vases communicants. Plus on réprime la critique interne, plus elle s’exprime ailleurs, se justifie-t-on. Le CICR a bien perçu le danger, publiant en avril de nouvelles directives sur les devoirs de discrétion des anciens et actuels collaborateurs.

Diplomatie globale

La gestion verticale du CICR, qui est devenue un immense bateau de 18 000 collaborateurs doté d’un budget de plus de 2 milliards de francs, est sans doute l’aspect le plus critiqué. «Que le CICR ne se contente plus d’une diplomatie passive et qu’il s’engage dans une diplomatie globale me semble une bonne chose, relève Mireille*. Le CICR est mieux positionné sur le plan politique. Le problème est que cette volonté d’être présent partout sur la scène politique mondiale se fait au détriment de l’opérationnel, du terrain.» A l’époque de Jakob Kellenberger (le prédécesseur de Peter Maurer), «le directeur des opérations était un primus inter pares, poursuit la collaboratrice. Aujourd’hui, il joue un rôle bien moins important.»

«Il n’y a plus vraiment d’espace de négociation. On est dans une culture du non-dit», déplore Bernard*. Le changement de culture du CICR est mal vécu par certains. Mireille elle-même déplore «l’anglo-saxonisation» du CICR qui s’inspirerait du management prôné par des groupes de réflexion comme Overseas Development Institute. Cette évolution se reflète dans une gestion beaucoup plus dure assimilée à celle d’une multinationale. On vit mal la dépersonnalisation des ressources humaines. Nouvelle grille de salaires depuis janvier qui récompense certains cadres, mais pas les délégués du terrain. Certains nouveaux collaborateurs, bardés de diplômes, «sont très motivés, mais beaucoup viennent davantage pour ajouter une ligne à leur CV que par vocation pour l’humanitaire», constate Mireille. Ils ne cherchent pas non plus les postes les plus difficiles. Ce ne sont plus des missionnaires. Le roulement de personnel est considérable. «Ceux qui s’aventurent à critiquer la stratégie du CICR peuvent faire une croix sur leur carrière», ajoute Mireille. L’organisation a tellement grandi qu’il devient difficile de trouver le personnel nécessaire, surtout en Afrique.

Financement délicat

A l’interne, tout le monde ne comprend pas la volonté de la direction de fusionner la protection des civils et l’assistance. Une manière de s’éloigner du mandat originel du CICR. On reconnaît qu’il importe d’avoir une approche plus systémique des crises humanitaires, mais on se rend compte que le CICR prend l’option du développement car c’est là qu’il y a le plus d’argent. «Ma crainte, explique Nicolas*, c’est une bureaucratisation du CICR à la manière de l’ONU.»

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Les relations du CICR avec le secteur privé restent parfois délicates, comme on a pu le constater avec la société LafargeHolcim, qui fut plusieurs années membre du Groupe d’entreprises partenaires du CICR et qui est accusée d’avoir financé des djihadistes en Syrie. Le CICR tend publiquement à minimiser la question. Mais il peine à diversifier ses sources de financement. L’imprévisibilité liée à des donateurs étatiques comme les Etats-Unis (plus grand donateur) et le Royaume-Uni (cinquième donateur) l’inquiète. La sécurité et le commerce sont par ailleurs les principales motivations du secteur privé pour financer le CICR, des facteurs qui menacent potentiellement l’indépendance de l’institution.

Débat interne

Quant au statut de membre du Conseil de fondation du WEF de Peter Maurer, certains délégués ne voient pas d’incidence sur la perception du CICR. L’institution estime à cet égard que le débat est clos. Or il fait encore rage à l’interne de façon souterraine. Un collaborateur mentionne les discours de Peter Maurer au WEF à Dubaï. Cité sur le site du Ministère des affaires étrangères des Emirats arabes unis, très impliqués dans le conflit au Yémen avec l’Arabie saoudite, le président du CICR déclare ainsi à l’agence de presse émiratie WAM, en novembre 2017: «Nous apprécions beaucoup le soutien des EAU aux activités du CICR dans le monde et surtout au Yémen.» Etre au Conseil de fondation du WEF, estime une délégation du CICR, c’est se «ranger du côté des riches et des Occidentaux». Or, paradoxe, le CICR songe précisément à de nouveaux modèles économiques pour obtenir le soutien politique et financier d’Etats non occidentaux, la Chine par exemple.

* Prénoms d’emprunt

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