Présidentielle américaine

La stratégie gagnante du «milliardaire des cols bleus»

Donald Trump ne s’est pas embarrassé de la science moderne régissant les campagnes électorales. Il a surtout cherché à s’ériger de façon tripale en héraut des classes moyennes et laborieuses

La victoire triomphale de Donald Trump lors de la présidentielle américaine de mardi est sans doute la sanction ultime, maximale, d’une partie de la classe politique qui a vu la démocratie davantage comme un moyen d’avancement personnel que comme une contribution au bien public. Aux Etats-Unis, c’est un séisme qui chamboule l’intégralité du système politique américain. Mercredi matin, à New York, les gens étaient sous le choc.

Ce printemps, le candidat new-yorkais a pourtant déjà annoncé la couleur, éliminant, contre toute attente, ses seize adversaires républicains lors des primaires. Il a obtenu le soutien de quatorze millions d’électeurs, du jamais vu dans l’histoire du parti. Tout au long de la campagne électorale, il défiera tous les critères généralement appliqués à une présidentielle. A commencer par les règles des campagnes électorales modernes.

Contrairement à sa rivale Hillary Clinton, Donald Trump ne s’est pas appuyé sur le Big Data pour cartographier l’électorat susceptible de voter pour lui et pour cibler les publicités qui lui sont destinées. Après les élections de Barack Obama en 2008 et 2012 où ces instruments technologiques furent abondamment utilisés, on pensait qu’y renoncer était suicidaire. Dans certains Etats, l’équipe du républicain n’a manifesté qu’une présence symbolique. Dans le camp opposé, le clan Clinton a recruté des milliers de personnes pour faire un travail de terrain et établi de nombreux QG de campagne dans les principaux Etats bascules.

Défi à la science électorale

Sûr de son coup, le candidat républicain a défié la science électorale, se contentant de son talent de tribun capable de véhiculer un message tripale pour séduire de vastes régions rurales et suburbaines de l’Amérique. Sans appareil politique, sans idéologie, il s’est créé à coût zéro un électorat dont il était dépourvu grâce à Twitter. Le succès fut immédiat. Aujourd’hui, Donald Trump a treize millions de followers. Avant mardi, beaucoup se demandaient si ceux-ci n’allaient exprimer leur colère contre les élites qu’à travers des tweets ou s’ils allaient voter. Le verdict des urnes a été bluffant. Les électeurs blancs, moins éduqués, des zones déprimées du Midwest, se sont mobilisés en force. Capable de sentir, comme un chien truffier, ce que l’audience veut entendre, le tribun populiste a aussi bénéficié de son excellente connaissance des médias et de leur fonctionnement pour dominer le cycle de l’information.

Il a désinhibé le langage politique. Il a parlé aux Américains de façon crue, sans le moindre filtre. Même son ancien chef de campagne Paul Manafort, qui avait essayé de le cadrer, a dû jeter l’éponge. Les déshérités de la globalisation et de la désindustrialisation, les gens simples lassés par des élites qui refusent de voir leur réalité quotidienne, ont pris ce franc-parler, cet art immodéré du politiquement incorrect comme une preuve que le républicain était bien de leur côté, qu’il ne cherchait pas à les embobiner. Par contraste, sa rivale démocrate avait un discours beaucoup plus calibré. Lors des débats, elle a montré qu’elle maîtrisait les dossiers, mais a peiné à établir une connexion émotionnelle avec ses électeurs. Donald Trump, lui, a su tirer profit de son expérience d’animateur de «The Apprentice» sur NBC. Cette émission de télé-réalité lui a donné une stature nationale auprès des petites gens qui lui pardonnent ses outrages et son narcissisme exacerbé, les voyant plutôt comme une preuve de courage.

Milliardaire né avec une cuillère d’argent dans la bouche, homme d’affaires ayant connu le succès et l’échec, il est apparu comme un candidat «entier» contrastant avec le caractère pesé et soupesé de Hillary Clinton. Malgré son pedigree, Donald Trump a eu l’habileté de se décrire comme le «milliardaire des cols bleus». Une étiquette paradoxale. Le candidat républicain a, contrairement à la majorité de son électorat, évité de payer des impôts fédéraux sur le revenu pendant sans doute plus de dix-huit ans, ne s’est pas privé de ne pas payer les sous-traitants qu’il engageait et de recruter des clandestins qu’il promet pourtant d’expulser par millions.

Comme le confiait au Temps il y a quelques jours le réalisateur Michael Moore, auteur du film TrumpLand, les gens du Michigan qu’il côtoie régulièrement voulaient simplement un «cocktail Molotof humain» qui explose au coeur de cette Washington engoncée dans le ronron complaisant de l’élite politico-médiatique peu soucieuse des inégalités socio-économiques qui ont explosé aux Etats-Unis. Qu’il juge certains Mexicains de violeurs, qu’il cherche à interdire d’entrée aux Etats-Unis les musulmans de l’étranger, qu’il agisse en prédateur sexuel auprès d’une dizaine de femmes: peu importe. En vertu de la célèbre phrase de Marshall McLuhan «le médium est le message». Le mépris absolu de faits n’a eu aucun impact sur sa crédibilité. Il a suffi, mardi, qu’il soit le héraut de tous ceux qui se sont sentis abandonnés par les partis républicain et démocrate voire par les dirigeants cupides des grandes multinationales qui n’hésitent pas à délocaliser leur production à l’étranger.

La simplicité de son message a été redoutable. Longtemps méprisé par les élites et les milieux immobiliers new-yorkais, Donald Trump a réussi à faire converger son statut d’ovni politique, son désir de revanche et la colère profonde d’un électorat blanc déstabilisé par des changements démographiques majeurs aux Etats-Unis qui devraient, d’ici à 2065, faire des Blancs une minorité (- de 50% de la population) au même titre que les Hispaniques, les Afro-Américains et les Américains d’origine asiatique. Sa victoire retentissante mardi a reposé essentiellement sur la race et les classes sociales. Le scrutin avait un caractère manifestement identitaire voire nativiste, celui d’une Amérique blanche qui souhaite reprendre le contrôle du pays. Il traduit une volonté de voir un homme fort résoudre les problèmes auxquels sont confrontés les Etats-Unis. Il reflète enfin un refus total de l’Amérique prônée par Hillary Clinton et celle incarnée par Barack Obama au cours des huit dernières années.

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