France

Le style Macron, pour réformer la France

Le nouveau président français a promis de gouverner autrement. Ses ministres, qui seront dévoilés ce mercredi, pourront-ils tenir ses promesses? Enquête

Il faudra encore attendre. Annoncé pour mardi, le premier gouvernement du quinquennat Macron ne sera dévoilé que cet après-midi vers 15 heures. Officiellement, ce délai supplémentaire est justifié par l’impératif moral des vérifications fiscales et judiciaires, que le nouveau président français entend respecter à la lettre. Une journée de plus, donc, pour que la Haute Autorité pour la transparence de la vie publique puisse examiner les dossiers des futurs ministres, et donc désamorcer tout scandale potentiel. La page du compte bancaire en Suisse de Jérôme Cahuzac, ce ministre du Budget qui fit vaciller le quinquennat Hollande moins d’un an après son inauguration, est définitivement tournée. La loi sur la moralisation de la vie politique promise par le candidat Macron sera d’ailleurs l’une des premières réformes de ce mandat présidentiel hors norme.

Et pour le reste? Comment Emmanuel Macron, chef de l’Etat jamais élu, et son premier ministre Edouard Philippe, maire de droite du Havre connu seulement de ses administrés et des initiés, peuvent réformer ce pays perclus de rhumatismes conservateurs? Deux directions, pour le moment, ont été données.

Transgression

La première est la volonté de transgression. Sauf si les législatives devaient accoucher d’une majorité bleu-horizon de droite hostile au président tout juste élu – ce qui le forcerait d’emblée à une cohabitation et obligerait le nouveau locataire de Matignon à quitter les lieux –, être député «de droite» ou «de gauche» sous l’ère Macron n’aura plus guère de sens. «Je suis convaincu que l’on peut, sans pour autant constituer un gouvernement de coalition, réunir des majorités d’idées pour obtenir des réformes substantielles que tout le monde sait nécessaires», explique Bernard Spitz, l’un des conseillers de l’ombre du nouveau président après avoir été celui de Michel Rocard entre 1988 et 1991.

Lire aussi: Edouard Philippe, vice-roi de l’ère Macron

Adieu, en théorie, les consignes de parti. Oubliés les amendements «félons» déposés in extremis pour tuer un texte, comme le raconte si bien Hélène Bekmezian dans J’irai dormir à l’Assemblée (Grasset). «S’il parvient à obtenir la majorité, ou au moins le plus grand groupe de députés, Macron révolutionnera les débats», promet un de ses proches. En oubliant un peu vite que le Sénat est contrôlé par la droite. Jusqu’aux sénatoriales de septembre 2017…

«Spoil system»

Seconde méthode Macron: le spoil system, soit un tri dans la haute fonction publique (environ 250 personnes) pour y placer des personnalités acquises à ses vues. Aux Etats-Unis, la pratique est habituelle. A nouveau président, nouvelle administration. En France, cela revient à casser une tradition: celle des hauts fonctionnaires plus forts que les ministres, tentés de freiner leurs ardeurs au changement.

En contrepartie, le nouveau président a promis que son gouvernement inaugurerait, pour chaque ministère, des cabinets de conseillers restreints de moins d’une dizaine de personnes (contre en moyenne 20 à 25 aujourd’hui). L’idée? S’appuyer, comme pour les conseillers fédéraux suisses, sur les directions des ministères. A condition que celles-ci jouent le jeu. «C’est un pari», explique un diplomate. Et d’ironiser: «En fait, Macron veut un gouvernement Macron, des conseillers Macron, des fonctionnaires Macron, pour faire une France Macron.»

Contre la mainmise des partis

Cela peut-il marcher? Au-delà de la réalité parlementaire – qui permettra ou non de promulguer les premières lois par ordonnances après un vote de l’Assemblée nationale –, le style Macron mise sur une rupture: celle de la mainmise des partis sur l’action publique et sur les budgets. En France, où le chômage dépasse les 10% et où la croissance est atone, la dépense publique est le nerf de la guerre. Elle représente 57% du PIB contre moins de 40% en Suisse. Qui la contrôle? Les élus, affiliés à des partis. Le calcul du nouveau président est de briser cela en faisant entrer au parlement des entrepreneurs, des personnalités publiques, des leaders de la vie associative, des universitaires.

Il compte aussi sur des commissions ad hoc à l’Assemblée. Si cela marche, le quinquennat profitera aussi de la loi sur le non-cumul des mandats, qui interdit désormais aux législateurs d’exercer un mandat exécutif. Avec, en plus, l’atout du changement générationnel et numérique.

Lire également: Macronmania à Berlin

La grande question est celle de la rue. Traduction: celle des résistances sociales dans un pays où la rigidité de l’emploi profite… à ceux qui en ont un. Les syndicats ont promis de mener la vie dure au président Macron sur la libéralisation du marché du travail. Comment déminer? Sans doute en nommant un ou plusieurs experts des relations sociales au gouvernement. Ensuite, en préparant une grande campagne d’information sur l’audit des finances publiques qui va être engagé, pour montrer l’urgence des changements (sujet néanmoins compliqué, pour lui qui fut ministre du quinquennat précédent).

Dernier domino enfin: une grande consultation sociale publique, au-delà des syndicats, et un accent mis sur les entreprises, où la CGT d’obédience communiste est désormais la seconde force derrière la CFDT réformiste. Le style Macron? Miser sur le triptyque qui lui a réussi jusque-là: confiance, séduction, communication. Avec un argument que l’Allemagne d’Angela Merkel va l’aider à entonner: la France n’a, de toute façon, plus les moyens de ne pas se réformer.


Un piège pour la droite

En s’opposant au président et à ses réformes, la droite court le risque de s’enliser dans le conservatisme. Les dissidents pro-Macron l’ont bien compris

Edouard Philippe parviendra-t-il à percer la digue que s’efforcent de consolider les dirigeants du parti Les Républicains (LR)? De la réponse à cette question dépendront à la fois l’issue des législatives des 11 et 18 juin et le début du quinquennat Macron.

Pour parvenir à gouverner au centre – soit à la tête d’une majorité d’élus appartenant ou ralliés à La République en marche!, soit en obtenant des majorités d’idées à géométrie variable – le premier ministre français nommé lundi doit d’abord fissurer le mur de la droite traditionnelle, à laquelle il dit continuer d’appartenir.

Première cible: les 25 parlementaires ou figures centristes ou LR à avoir lancé, dès sa nomination, un appel à soutenir Emmanuel Macron. Certains, comme l’ancien ministre de l’Agriculture de Nicolas Sarkozy Bruno Le Maire, sont donnés entrants dans le gouvernement qui sera annoncé mercredi. D’autres, comme Nathalie Kosciusko-Morizet, pourraient jouer un rôle clé à la future Assemblée nationale. Leur argument de choc? Comment convaincre les Français que la droite est encore moderne, si elle s’oppose au plus formidable pari politique de ces vingt dernières années. «Plus la droite va apparaître conservatrice, plus Macron aura de l’espace», prédit le politologue Dominique Reynié.

L’autre piège, pour la droite, est médiatique. L’histoire que va concocter, dans les jours prochains, le tandem Macron-Philippe autour des promesses de réformes et de remise sur les rails de l’Union européenne afin de redonner de la compétitivité à la France… est bien plus séduisante que le cheval de bataille des réductions fiscales prônées par Les Républicains, dont la campagne sera dirigée par l’habile mais peu charismatique maire de Troyes François Baroin. Comment, par exemple, convaincre le public de droite de ne pas voter pro-Macron alors que même le numéro un du patronat, Pierre Gattaz, a exhorté mardi matin le président à «aller vite» en ajoutant «que des hommes et des femmes politiques disent on va jouer ce renouveau […], ça me paraît tout à fait sain»?

Dernier élément du piège: Le Front national, dont Marine Le Pen vient de reprendre la présidence après l’avoir abandonnée dans l’entre-deux-tours. Le FN a présenté lundi ses candidats. Lui se profile comme l’opposant en chef au «macronisme» trop libéral et européen. Le slogan a été donné par Marine Le Pen dès le soir du second tour: patriotes contre mondialistes. De quoi siphonner le peu d’air qui reste à la droite traditionnelle après l’échec de son candidat François Fillon, convoqué de nouveau par les juges le 30 mai. Après la mise en examen pour «abus de biens sociaux», la semaine dernière, de son financier ami Marc Ladreit de Lacharrière.

Dossier
La France en campagne

Publicité