C'est un tournant dans l'affaire de financement occulte qui secoue l'Union chrétienne-démocrate (CDU). Wolfgang Schäuble, président de la CDU, a reconnu lundi avoir reçu en 1994 un don en liquide de 100 000 marks (environ 80 000 francs suisses) de la part du marchand d'armes germano-canadien Karl-Heinz Schreiber. C'est la premier fois qu'un dirigeant de la CDU autre que Helmut Kohl reconnaît avoir reçu une enveloppe discrète. Karl-Heinz Schreiber est en fait à l'origine de l'affaire des caisses noires de la CDU. C'est lui qui a versé un million marks à Walther Leisler Kiep, ancien trésorier de la CDU, pour faciliter la vente de chars allemands à l'Arabie saoudite. Il fait l'objet d'un mandat d'arrêt international.

L'aveu de Wolfgang Schäuble met en miettes l'argumentation des dirigeants chrétiens-démocrates qui ont toujours tenté d'expliquer le phénomène du financement occulte avec la personnalité de Helmut Kohl. Cette déclaration pourrait mettre le parti dans une situation très délicate. Alors que les dirigeants ont répété à tout vent qu'ils désiraient faire rapidement toute la lumière sur ces affaires, force est de constater aujourd'hui qu'ils livrent les informations au compte-gouttes. A la CDU, on estimait hier soir qu'il faudrait encore du temps avant que puisse être présenté le rapport des vérificateurs des comptes.

Wolfgang Schäuble, qui présentait l'existence des caisses noires comme une chose presque anecdotique au début de l'affaire, a également reconnu pour la première une responsabilité collective du parti. Les dirigeants de la CDU, a-t-il déclaré, «portent une part de responsabilité […] Nous aurions dû poser plus de questions. Nous ne l'avons pourtant pas fait». Wolfgang Schäuble a expliqué avoir rencontré Karl-Heinz Schreiber lors d'une réunion de «sponsors du parti». Celui-ci lui aurait fait parvenir le lendemain 100 000 DM en liquide. Wolfgang Schäuble a remis ensuite cette somme à la trésorière du parti. Il dit avoir constaté par la suite avec surprise que ce montant n'avait pas été déclaré dans la comptabilité du parti comme don mais comme «revenu divers». Aujourd'hui, il ne voit rien de critiquable dans son comportement et exclut de démissionner. «J'ai agi comme il se devait», a-t-il expliqué dans une interview qui paraîtra dans le prochain numéro du magazine Stern.

En suggérant une responsabilité collective, Wolfgang Schäuble montre également du doigt les anciens responsables de la CDU bien contents de casser du sucre sur leur ancien président. Dans une interview au magazine Der Spiegel, le président de la CDU cite nommément l'un d'entre eux. «Quand Heiner Geissler (secrétaire général limogé par Kohl en 1988 qui a été le premier à confirmer publiquement l'existence d'un financement occulte à la CDU, n.d.l.r.) dit qu'il avait déjà eu des discussions avec Kohl sur les pratiques financières du parti, je suis obligé de demander: jusqu'où cela a-t-il été mené?»

Par interview interposée, Heiner Geissler a répondu qu'en 1988 le cas avait été pour lui «classé parce qu'il n'était plus secrétaire général». Peu avant, il avait eu vent de deux cas de financement occulte devenus l'objet «de vives explications avec le président». Heiner Geissler conteste pourtant avoir eu connaissance de l'existence de caisses noires: «Cela, je ne le sais que depuis novembre de cette année». A l'époque, il n'a pas estimé pourtant que l'affaire était très importante. En septembre 1988 quand il a remis les commandes au nouveau secrétaire Volker Rühe, il ne lui en a pas fait part, car, explique-t-il, il voyait alors des problèmes plus importants.

Les aveux de Wolfgang Schäuble pourraient faire boule de neige et fragiliser la position d'autres dirigeants de la CDU. Volker Rühe, secrétaire général puis ministre de la Défense qui se présente comme tête de liste de la CDU en mai aux élections régionales de Rhénanie du Nord-Westphalie, pourrait en souffrir. Et au Schleswig-Holstein, où les électeurs sont appelés à se rendre aux urnes en février, Heide Simonis, le ministre-président SPD en place, devrait pouvoir se maintenir. Il y a moins de deux mois, les chances des sociaux-démocrates étaient considérées comme faibles. Avec les affaires à la CDU, le SPD devrait pourtant pouvoir retourner la tendance et mettre fin à la série de défaites subies aux dernières élections régionales.