Une brise de révolte court dans les travées de l'Assemblée générale des Nations unies, et la Suisse attise le feu. L'occasion est historique: l'ONU a entamé le processus de désignation de son prochain secrétaire général, puisque le second mandat de Kofi Annan se termine à la fin de l'année. Plusieurs pays n'admettent pas que l'élection ait lieu sur le modèle des précédentes: l'enregistrement passif par l'Assemblée d'une décision prise par les puissants.

Rééquilibrer les pouvoirs

Cette contestation, pour la diplomatie suisse, fait partie d'une stratégie délibérée dont l'objectif est de rééquilibrer les pouvoirs au sein de l'organisation, et d'abord de mettre en cause les compétences exorbitantes que le Conseil de sécurité s'est arrogées depuis la fin du siècle dernier. L'ambassadeur Peter Maurer et son adjoint Andreas Baum sont intervenus jeudi pour développer cette guérilla du petit contre les gros.

La Charte de 1945 et une résolution votée un an après ont figé cette procédure: le Conseil de sécurité se met d'accord derrière des portes closes sur le nom du nouveau secrétaire général, et l'Assemblée applaudit. Pas de débat, pas d'audition, pas de concurrence. Dans cette logique, le successeur de Kofi Annan, qui sera en principe asiatique en raison d'un tacite tournus géographique, devrait sortir d'un arrangement sino-américain. En 1996, le Ghanéen avait été imposé par les Etats-Unis qui ne supportaient plus de l'Egyptien Boutros Boutros-Ghali.

La première sélection du Conseil devrait être connue en juin ou juillet, mais des Etats ruent – peut-être un peu tard – contre cette pratique. Ceux, comme l'Inde et le Japon, qui ne sont pas dans le saint des saints et sont candidats permanents à un Conseil élargi. Le Suédois Jan Eliasson revendique une plus grande part de la décision pour l'Assemblée qu'il dirige jusqu'en septembre. Le Canada a avancé une série de propositions (comité de sélection, auditions, etc.) que la Suisse appuie. Andreas Baum y a ajouté des critères que devrait satisfaire tout candidat à cette fonction centrale. Il a aussi émis l'idée d'un mandat unique, mais plus long que cinq ans, et il a rompu une lance en faveur de l'élection d'une femme, enfin, à la tête l'ONU. La diplomatie suisse ne se fait pas trop d'illusions sur la possibilité d'une réforme réelle du mode de nomination avant la décision qui devrait intervenir en octobre prochain; mais elle demande qu'un mécanisme spécial soit déjà adopté pour cette occasion.

La petite guerre helvétique ne se limite pas à la question du choix du secrétaire général. Pour la Suisse, la dérive du Conseil de sécurité est une question majeure. Le Conseil n'est plus le gardien – tant bien que mal – de la paix et de la sécurité. Il est devenu un instrument opérationnel qui décide, au nom de tous, d'actions de force ou de sanctions. Et cette décision appartient en réalité au P5 – les cinq membres permanents.

Peter Maurer est intervenu hier dans un débat sur le serpent de mer de l'élargissement. La Suisse convient que le Conseil doit acquérir une meilleure représentativité que celle léguée par la Charte de 1945. Mais ses diplomates laissent se dérouler le combat complexe entre les pays candidats au cœur permanent. Ce qui leur importe davantage, c'est la manière dont fonctionne le Conseil. La Suisse n'admet plus que les Etats qui paient, fournissent du personnel aux opérations de maintien de la paix, en soient réduits à subir les décisions d'un petit conclave secret, sans consultations, sans coordination. Elle veut que ça change, et elle a déposé le 17 mars une résolution contenant ses propositions. Pour faire bon poids, elle a ajouté dans son texte des dispositions pour raboter un peu le droit de veto, qu'elle déteste.