Pour n’avoir pas pu empêcher ses troupes de se joindre à l’Alternative pour l’Allemagne (AfD) lors de l’élection du président régional de Thuringe, Annegret Kramp-Karrenbauer a dû quitter la présidence de la CDU. Trois hommes se profilent pour lui succéder: Armin Laschet, ministre-président de Rhénanie-du-Nord-Westphalie et proche d’Angela Merkel, Friedrich Merz, chef de la fraction CDU au Bundestag et adversaire déclaré de la chancelière, et Jens Spahn, ministre de la Santé. Celui qui accédera à la tête du parti aura de bonnes chances de devenir chancelier. Mais pour Robin Alexander, rédacteur en chef adjoint du quotidien Die Welt et auteur de Die Getriebenen. Merkel und die Flüchtlingspolitik (Ed. Siedler), l’enjeu est plus vaste: la politique allemande entre dans l’inconnu.

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Le Temps: Vous suivez la chancelière depuis dix ans pour votre journal. Qu’est-ce qui a changé ces dix derniers jours?

Robin Alexander: Il s’est passé quelque chose de rare car la politique allemande repose d’ordinaire sur un socle stable, ce qui la différencie de ses voisins européens. Désormais, la succession d’Angela Merkel est totalement instable. Depuis qu’Annegret Kramp-Karrenbauer a jeté l’éponge, il n’y a plus de consensus sur la procédure de désignation du prochain président de la CDU, et donc du prochain candidat à la chancellerie.

Angela Merkel a-t-elle perdu le contrôle de sa succession?

Elle joue d’une certaine manière encore un rôle. L’échec de Mme Kramp-Karrenbauer, selon ses propres mots, est en partie dû à la séparation entre la présidence du parti et la chancellerie [Angela Merkel cumulait les deux fonctions jusqu’en 2018, ndlr]. Son successeur aura le même problème. Il devra choisir entre trouver une solution avec Mme Merkel ou entrer en conflit avec elle.

Quelle est l’option la plus vraisemblable?

Si Friedrich Merz devient président de la CDU, il osera le conflit. Si c’est Armin Laschet, il recherchera une solution. Le troisième, Jens Spahn, pourrait choisir l’une ou l’autre option.

La question de fond reste celle de l’identité de la CDU. Que défend aujourd’hui ce parti?

Prenez la Thuringe et l’élection de son président régional. La CDU locale a d’abord entamé des discussions avec Die Linke. Puis elle a joint ses voix à celles de l’AfD. En peu de temps, le parti a enfreint son principe cardinal: ne pas coopérer avec les extrêmes, de gauche comme de droite. C’est fatal, car un électeur qui coche la case CDU ne sait désormais plus pour quoi il vote.

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Comment résoudre de telles contradictions?

La CDU a deux possibilités. La première consiste à lisser les différences avec les formations du centre et de gauche, ce qui permet notamment de démobiliser les électeurs du SPD. C’est ce qu’on nomme la «démobilisation asymétrique» et cela a longtemps fait le succès d’Angela Merkel. Mais il se pourrait que cette époque soit révolue. Le débat politique allemand, jadis très ennuyeux en comparaison européenne, devient plus agité avec la montée des extrêmes. L’idée de Friedrich Merz, c’est de mieux profiler le parti face au SPD et aux Verts afin de ramener le débat vers le centre de l’échiquier politique.

Dans cette optique, un glissement très à droite de la CDU est-il inévitable?

Je serais prudent. Friedrich Merz est un Européen et un atlantiste convaincu. Il est un chrétien-démocrate classique, conservateur sur les questions sociales et libéral sur les questions économiques. Mais il pense qu’on peut s’opposer aux Verts et au SPD sur les questions intérieures, alors qu’Angela Merkel évitait de le faire.

Friedrich Merz croit-il tout de même qu’un compromis soit possible avec la gauche?

Sous Angela Merkel, la CDU avait séduit de nouveaux électeurs. A tel point qu’on estime que les chrétiens-démocrates pourraient un jour gouverner avec les Verts. Mais si ces deux partis venaient à trop se ressembler, les électeurs iraient voir ailleurs. Le contre-exemple parfait se trouve en Autriche, où une coalition écologistes-conservateurs est au pouvoir. Sebastian Kurz a un profil très clair sur les questions migratoires, personne ne le confondrait avec un Vert. C’est pour cela que ces deux formations peuvent coopérer.

Y a-t-il un risque qu’une partie de la CDU rejoigne l’AfD?

Ce risque ne concerne pas tant les membres du parti que les électeurs. Friedrich Merz a d’ailleurs déclaré de manière assez osée qu’il regagnerait la moitié des voix de l’AfD à condition de durcir le profil de son parti.

Il s’agit donc de durcir les positions en matière d’immigration.

Oui, mais attention à en saisir la portée. La CDU n’abordera jamais certaines questions comme le fait l’AfD, qu’il s’agisse de la soi-disant «réévaluation de l’histoire allemande» ou de la relativisation des crimes du nazisme. De même, la CDU ne deviendra pas eurosceptique car elle est le parti de Helmut Kohl et de l’euro. Enfin, elle ne s’engouffrera pas dans le «patriotisme social» de l’AfD, qui souhaite un bonus pour les retraités allemands. La CDU pourrait en revanche promouvoir un durcissement des contrôles aux frontières et un renforcement des mesures de sécurité intérieure. Cela pourrait influencer une partie des électeurs de l’AfD. Les autres ne reviendront pas.

La CDU est-elle désormais un parti comme un autre?

Le système allemand repose sur la notion de Volkspartei, l’idée qu’il y a deux partis si grands qu’ils contiennent déjà en eux les solutions pour toute la société. C’est l’inverse, par exemple, des socialistes français, qui articulent uniquement leur vision des classes laborieuses. La social-démocratie allemande a toujours revendiqué défendre aussi les entrepreneurs et les indépendants. Désormais, ce système est en déclin car le SPD est trop petit et les Verts pas encore assez grands pour le remplacer. Si le Volkspartei le plus important, la CDU, venait lui aussi à s’amoindrir, nous aurions un problème.

Quel rôle l’Allemagne peut-elle jouer en Europe tant que la question de la succession à la tête de la CDU et à la chancellerie demeurera?

Cette question est encore plus pressante si l’on considère que l’Allemagne prendra la présidence du Conseil européen le 1er juillet. Souvenez-vous de l’élection d’Ursula von der Leyen à la tête de la Commission européenne. Lors de sa confirmation par le Conseil, elle a obtenu toutes les voix des Etats à l’exception de l’Allemagne. Pourquoi? Parce que le contrat de coalition entre CDU et SPD dit que le gouvernement doit s’abstenir en cas de désaccord. Or le SPD rejetait la candidature de Mme von der Leyen. Une Allemande a donc été élue à la présidence de la Commission européenne et son pays a fait abstention. C’est affreusement embarrassant.

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