Devant le siège de l’Organisation mondiale de la santé (OMS), à Genève, un activiste distribue un tract contre le candidat éthiopien Tedros Adhanom Ghebreyesus, accusé d’être un «agent d’un gouvernement répressif». Pas de doute: la course à la succession de la Chinoise Margaret Chan à la tête de l’OMS, en pleine réforme après les échecs contre Ebola, est entrée mardi dans le vif du sujet avec les auditions des six candidats par les 194 Etats membres. Ces oraux retransmis sur Internet se poursuivent mercredi. A partir de janvier, le comité exécutif, 34 pays, choisira trois candidats. Les 194 Etats membres de l’OMS auront le dernier mot en mai 2017.

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La course est très indécise, aucun candidat ne sortant du lot. Avec ce processus de nomination à plusieurs tours, toutes les manœuvres politiques sont possibles pour éliminer prématurément un candidat. Trois noms semblent toutefois se dégager.

Le ministre des Affaires étrangères éthiopien est l’un d’entre eux. Lors de son audition, cet ancien ministre de la Santé a vanté ses résultats en Ethiopie, où il dit avoir drastiquement amélioré l’accès à la santé. Il affirme avoir relancé la formation de médecins dans son pays. «Ce n’était pas un problème de fuite des cerveaux. Une fois que nous l’avons compris, nous nous sommes attaqués à ce défi», a-t-il expliqué. Tedros Adhanom Ghebreyesus s’est aussi appuyé sur son expérience en tant que président du Fonds global contre le sida, la tuberculose et le paludisme. Profondément réformé, cet organisme, mêlant financement public et privé, a relancé la lutte contre les trois pandémies.

Le tour de l’Afrique?

Aucun Africain n’a jamais dirigé l’OMS et l’Ethiopien a obtenu le soutien de l’Union africaine. Mais beaucoup d’observateurs regrettent que d’autres candidats africains aient été écartés. Sa nationalité pourrait devenir un obstacle, si la crise éthiopienne, le pays est sous état d’urgence, s’aggrave encore.

D’autant que le candidat éthiopien n’est pas le seul à se faire le porte-parole des pays du Sud. Le Pakistan a lancé dans la course une de ses anciennes ministres, la méconnue Sania Nishtar qui sera auditionnée mercredi. Plus significatif, le Français Philippe Douste-Blazy se veut le champion de la «santé pour tous». Cet ancien ministre centriste de la Santé et des Affaires étrangères a reçu le soutien du président socialiste François Hollande. La France mobilise depuis des mois ses réseaux, en particulier francophones, derrière son candidat.

Philippe Douste-Blazy ratisse large. Lui aussi se présente comme un réformateur. Suite à ses manquements dans la lutte contre Ebola, l’OMS a créé un nouveau département des urgences mais il est largement sous-financé. «Si nous ne poursuivons pas les réformes, les pays qui contribuent le plus au financement de l’OMS vont se désengager», prévient-il. Le Français plaide pour des financements innovants sur le modèle d’Unitaid. Une organisation qu’il a présidée et qui collecte une taxe sur les billets d’avion. Mais seule une dizaine de pays ont mis en place cette taxation.

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S’il est élu, l’ancien ministre propose de créer une plate-forme au sein de l’OMS pour relancer la recherche contre les maladies négligées. Il promet de se confronter avec l’industrie agroalimentaire pour réduire le sucre, le gras ou le sel dans les aliments. «Aucun employé de l’OMS ne devrait avoir de conflit d’intérêts», prévient-il. Interrogé sur son style de management, Philippe Douste-Blazy concède avoir «beaucoup de défauts mais les connaître».

Les Européens divisés

La candidature de Philippe Douste-Blazy est très loin de faire l’unanimité parmi les partenaires européens de Paris. Trois autres candidats issus du Vieux Continent se sont déclarés: l’Italienne Flavia Bustreo, actuellement sous-directrice au sein de l’OMS qui sera auditionnée mercredi, l’ancien ministre de la Santé hongrois Miklós Szócska, qui a instauré une taxe sur les aliments avec du sucre et du sel ajouté, et le Britannique David Nabarro, qui vient de sortir du bois.

Ce très bon connaisseur du système onusien est certainement le concurrent européen le plus dangereux pour Philippe Douste-Blazy. Actuellement représentant spécial de Ban Ki-moon pour la sécurité alimentaire, mais aussi le développement durable et le changement climatique, David Nabarro avait aussi été coordinateur de l’ONU contre Ebola, une fois que la communauté internationale s’est enfin mobilisée.

David Nabarro plaide pour que l’OMS joue un plus grand rôle dans la mise en œuvre des objectifs de développement durable. Il part toutefois avec une longueur de retard, d’autant que le Royaume-Uni est plus isolé depuis le Brexit. David Nabarro croit toutefois en ses chances. L’exemple d’Antonio Guterres, qui vient d’être nommé secrétaire général des Nations unies, alors que le poste était promis à une femme venant d’Europe de l’Est, lui donne des motifs d’espérer.