France

Dans le Sud, deux pro-Macron contre le Front national

Dans le Gard, la torera Marie Sara défie le député frontiste sortant Gilbert Collard. A Beziers, une consultante en normes écologiques, Isabelle Voyet, affronte l’épouse du maire

Cela ressemble presque à un «Olé». Au cœur de la cité médiévale d’Aigues-Mortes où son visage jouxte sur les affiches celui du président, la torera Marie Sara poursuit le Front national de ses banderilles au pied de la statue de saint Louis. David, restaurateur, applaudit, repris par les passants: «On doit refermer cette parenthèse du populisme xénophobe. On en a marre d’être la circonscription de tous les extrêmes.»

Quelques minutes plus tôt, l’intéressée, chevelure blond platine et chemise bleue électrique, «déambulait» aux côtés du premier ministre, Edouard Philippe, venu la soutenir sous les remparts. La lutte, ici, n’est pas que politique. Elle est symbolique. L’adversaire à battre dans cette circonscription camarguaise se nomme Gilbert Collard, seul élu sortant du Front national à se représenter. «Quand Emmanuel Macron m’a suggéré d’y aller, il n’a eu qu’un mot d’ordre: lutter contre la peur, libérer ce territoire, lui redonner confiance», explique Marie Sara.
Moins d’une centaine de voix

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Marie Sara, une star locale

Le soir même, une trentaine de Gardois l’attendent à Vergeze, près de Lunel. Sa suppléante, Kathy Guyot, vient du PS. C’est elle qui, en juin 2012, fut battue par l’avocat Collard lors d’une triangulaire. Marie Sara est une star locale. Elle connaît aussi le Tout-Paris pour avoir épousé le tennisman Henri Leconte, puis le publicitaire Christophe Lambert (décédé en 2016), associé du cinéaste Luc Besson. L’ex-torera à cheval est-elle une candidate «people» pour faire chuter l’avocat médiatique, expert en saillies télévisuelles?

Consultez notre dossier dédié aux élections françaises.

«J’ai grandi ici. C’est ma terre. Contrairement à Collard qui fait dans le folklore, je connais ses traditions de l’intérieur», ajoute-t-elle. Moins d’une centaine de voix les ont séparés au premier tour. «On ne peut pas laisser ce chancre politique qu’est le Front national s’installer ici, rumine Robert, 75 ans. Je ne suis pas naïf sur Macron. Il n’est pas parfait. Mais sa jeunesse et son engagement européen sont un cap positif, face au rejet de l’autre et au nationalisme sans issue.»

Dans le duel Macron-FN, avantage à l’Elysée

Le duel Macron-FN a, depuis le fameux débat télévisé de l’entre-deux-tours, tourné à l’avantage de l’Elysée. Avec 13% des voix au premier tour des législatives, le parti de Marine Le Pen pourrait n’obtenir dimanche qu’une dizaine de députés. Et si sa présidente a de bonnes chances d’être élue à Hénin-Beaumont (Pas-de-Calais), l’affrontement clé se déroule au sud. C’est là, dans le Vaucluse, que l’ex-benjamine de l’Assemblée Marion Maréchal-Le Pen avait remporté son siège en 2012 et semblait favorite pour un second mandat, avant de se retirer de la politique. Et c’est ici, entre exploitations viticoles, vaches camarguaises et stations balnéaires, que l’avocat marseillais Gilbert Collard s’est enraciné, multipliant depuis cinq ans les apéros républicains, flattant les associations, claironnant les «on est chez nous»!

Un autre duel sera très suivi dimanche, dans l’Hérault voisin. Rendez-vous avec l’autre versant du FN: celui qu’incarne, depuis sa conquête municipale de mars 2014, le maire «bleu marine» de Béziers Robert Ménard. Son épouse, Emmanuelle, y défend les couleurs d’une union des droites aux accents frontistes. Le premier tour l’a placée en tête, avec 36% des voix, face à une consultante en normes écologiques investie par La République en marche!: Isabelle Voyer est soutenue par le député de droite sortant, éliminé le 11 juin.

Partie de zéro

A Béziers, la place Jean-Jaurès est en travaux. Un miroir d’eau et une fontaine sortiront bientôt de terre. La ville respire le ravalement. Des groupes de femmes voilées discutent, assises, sur les allées Paul-Riquet. Macron-Ménard, deux projets opposés? «C’est stupide de présenter les choses ainsi, réplique Emmanuelle Ménard, en tournée dans le centre-ville. Les projets Macron pour l’éducation sont par exemple bien vus. Mon message, c’est la liberté. Je serai une parlementaire indépendante, pas un député presse-bouton. Le FN n’est pas le sujet.»

Retrouvez notre suivi de la soirée du premier tour.

La réalité dit pourtant l’inverse. Si Gilbert Collard chute et que le «système Ménard» se fissure à Béziers – où la population apprécie ce maire fort en gueule, incontrôlable et énergique –, les amazones d’Emmanuel Macron auront donné un nouveau sens au «dégagisme». Il leur faudra pour cela convaincre les abstentionnistes de se déplacer face à un FN habitué à faire le plein de ses voix. «Je suis une candidate partie de zéro. Je n’ai rencontré le président qu’après son élection. Je ne suis pas une politicienne et cela soulage les gens. Ils veulent des actes», plaide Isabelle Voyet. Face à sa permanence, le bureau de vote de la mairie de Béziers offre aux badauds ses panneaux. Deux femmes. Deux France. A Aigues-Mortes, Marie Sara sourit: «Battre Ménard et Collard, ce serait l’autre Grand Chelem Macron.»


Les inconnues du second tour

Une victoire écrasante annoncée en nombre de députés (on parle de 400 à 450), mais un réel malaise démocratique. Avec 51,29% d’abstentionnistes, le premier tour des législatives françaises a brossé l’envers de la Macronmania: une forte désaffection des électeurs, amplifiée par un nombre record de votes blancs (plus de 400 000).

Légitimité fragilisée

A titre de comparaison, 32% des Français s’étaient abstenus lors du premier tour des législatives en 1997 (majorité relative de 267 sièges pour le PS), 35,6% en 2002 (majorité absolue de 398 sièges pour la droite), 39,6% en 2007 (majorité absolue de 345 sièges pour la droite) et 42,8% en 2012 (majorité absolue de 331 sièges pour le PS).

La participation en 2017 est donc nettement plus faible que pour les précédents scrutins, et de nature à fragiliser la légitimité du vainqueur si un regain d’intérêt n’intervient pas au second tour. Pour avoir trop boudé les urnes (20% de participation), les Français de l’étranger devront d’ailleurs tous revoter, y compris en Suisse, où le candidat pro-Macron Joachim Son-Forget avait pourtant obtenu, le 4 juin, 63% face à la députée sortante de droite Claudine Schmid (16%).

La victoire du «dégagisme»

L’autre sujet majeur de ces législatives sera l’ampleur de la déroute des partis traditionnels. La gauche, a priori, ne parviendra pas à se relever de l’hécatombe de la semaine dernière. Le Parti socialiste, qui contrôlait plus de la moitié de l’Assemblée nationale sortante, est crédité d’une trentaine de sièges de députés seulement, tandis que le bloc France insoumise (Mélenchon) et le Parti communiste devraient ensemble obtenir une vingtaine d’élus. A droite, la défaite est rude, mais moins existentielle. L’alliance entre Les Républicains et les centristes de l’UDI pourrait obtenir de 80 à 130 élus. Un chiffre à nuancer, toutefois, en raison de la division entre députés conservateurs compatibles avec la majorité présidentielle et ceux qui veulent tout miser sur l’opposition.

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Dans tous les cas, le renouvellement de l’Assemblée nationale sera inédit, d’autant que la grande majorité des candidats macroniens sont des nouveaux venus en politique. Le «dégagisme» est, aujourd’hui, le premier parti de l’Hexagone.

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