Migration

Au sud et à l’est de l’Europe, une peur renouvelée de voir partir les forces vives

Un sondage d’un think tank britannique révèle qu’à l’est et au sud de l’Union européenne l’émigration des forces vives du pays fait davantage peur que l’immigration. Le discours anti-migrants a-t-il fait son temps? N'allons pas si vite

Quelles préoccupations les électeurs de l’Union européenne auront-ils en tête fin mai lorsqu’ils seront appelés à renouveler leurs eurodéputés? Un sondage publié lundi par le European Council on Foreign Relations (ECFR) laisse penser que, contrairement à ce que beaucoup pensent, ce ne serait pas l’immigration. Et ce en dépit de la volonté de certains responsables d’en faire l’alpha et l’oméga de la campagne.

L’étude de ce think tank britannique portant sur quelque 46 000 personnes issues de 14 pays fait une observation: n’en déplaise aux tribuns hongrois et italien que sont Viktor Orban et Matteo Salvini, la lutte contre l’immigration illégale n’est pas l’obsession numéro un des électeurs. Pas même dans leur pays, la Hongrie et l’Italie, où l’on semble plus préoccupé par la santé ou le chômage, voire, en Hongrie, par la corruption.

Dans ces pays de l’est et du sud de l’UE, de la Roumanie à la Pologne en passant par la Hongrie, l’Italie, la Grèce et l’Espagne, l’émigration inquiète les populations. Les sondés issus de ces pays se disent même davantage concernés par ce phénomène que par l’immigration. La tendance est particulièrement nette en Roumanie et en Hongrie. Dans ces pays, une majorité de sondés estime qu’il faudrait mieux maîtriser les départs.

Choc démographique

Pour Eric Maurice, responsable de la Fondation Robert Schuman à Bruxelles, ce résultat est «logique» compte tenu des départs massifs qu’ont connus notamment les pays de l’est de l’UE après le premier élargissement de 2004. Moins souvent citée que la Pologne avec son fameux plombier «envahissant» le Royaume-Uni ou la France, la Roumanie fait partie de ces pays qui ont subi un choc démographique avec le départ de centaines de milliers de natifs, essentiellement des jeunes actifs, exerçant souvent des professions médicales. Un phénomène de fuite des cerveaux qui a des traductions très «concrètes» et très visibles, entre une natalité en berne et de l’argent reversé directement par les expatriés à leurs familles, sommes qui échappent au budget public pour les infrastructures.

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Ce désir de se prémunir contre les départs massifs ne s’oppose pas forcément au souci de l’immigration, poursuit Eric Maurice, qui craint une erreur dans l’interprétation que fait l’ECFR de ces résultats. Car dans ces mêmes pays, le problème démographique alimente parallèlement les fantasmes sur l’immigration. Surtout, dans l’ensemble des 14 pays sondés, la question de l’immigration reste en tête des inquiétudes citées avec 23% du total des électeurs sondés, suivie de près par le chômage (20%), la santé (17%) et la corruption (16%).

Une avance légère peut-être, mais tout de même significative, estime également Thierry Chopin, professeur de sciences politiques à Lille, qui estime que la question migratoire ne peut pas être «éludée». Pour ce chercheur, l’importance du sujet dans l’opinion publique diminue surtout parce que, depuis quatre ans, «le nombre d’arrivées [de migrants] a beaucoup baissé». A y regarder de plus près, l’immigration irrégulière reste citée comme la question prioritaire en Allemagne, en Autriche ou en Suède, trois pays où le nombre de demandes d’asile a explosé dans la foulée des arrivées massives de l’année 2015.

Des préoccupations pas forcément opposées

Le sondage montre également que la plupart des sondés estiment n’avoir pas subi, en bien ou en mal, d’effet quelconque sur leur situation personnelle mais qu’un impact négatif est signalé plus souvent que la moyenne en République tchèque. C’est dans ce même pays, ainsi qu’en Autriche, qu’une majorité de sondés considèrent que la migration a eu des effets très négatifs sur la criminalité et la sécurité. Avis partagé par une bonne partie des Italiens (39%).

Pour Eric Maurice, les différents phénomènes et préoccupations cités ne peuvent donc pas s’opposer ou s’annuler. La France est d’ailleurs un bon exemple: si la préoccupation du pouvoir d’achat y arrive en tête selon l’étude (36% des sondés), comme l’illustre la crise des «gilets jaunes», les intentions de vote aux élections européennes sont plutôt élevées pour le Rassemblement national de Marine Le Pen. Une formation où la question de l’immigration n’est jamais très loin de celle du chômage et du pouvoir d’achat.

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