Inde

Le sud de l’Inde dit adieu à son «Artiste»

Muthuvel Karunanidhi, légende de la politique et défenseur de l’identité tamoule, a été inhumé mercredi à Chennai, dans le sud de l’Inde. Portrait d’un politicien hors norme

L’Inde a rendu hommage à l’un de ses plus grands politiciens, Muthuvel Karunanidhi, décédé à l’âge de 94 ans dans l’Etat du Tamil Nadu. Sur Marina Beach, l’immense plage de Chennai, une marée humaine s’est pressée pour dire adieu à celui qui n’a jamais perdu une élection de sa vie. Longeant la côte jusqu’au monument funéraire, le cortège a accompagné la dépouille de Karunanidhi, enveloppé du drapeau national et portant ses éternelles lunettes noires. Les grands dirigeants du pays avaient fait le déplacement, du premier ministre Narendra Modi au chef de l’opposition Rahul Gandhi.

«Un titan disparaît», a salué le quotidien Indian Express. Les télévisions ont retransmis la cérémonie, qui s’est déroulée sous sécurité renforcée, alors que le Tamil Nadu, un Etat prospère de 72 millions d’habitants, entame une semaine de deuil. Après six décennies de combat politique et cinq mandats à la tête du Tamil Nadu, c’était le dernier voyage de «Kalaignar», «l’Artiste», surnom affectueux que lui donnaient les Tamouls.

Identité dravidienne

Car le politicien était aussi scénariste, écrivain, poète et orateur. De sa plume littéraire ou de sa voix grave, son talent à jouer avec les mots a servi son idéologie. Il s’est battu pour imposer l’identité dravidienne du sud, en opposition à l’hégémonie de la langue hindi du nord et des hautes castes hindoues. A 14 ans, l’adolescent, né dans une famille pauvre et recalé au lycée, écrit déjà dans une revue militante contre l’oppression des élites brahmanes. Au pays de la piété, lui se veut athée.

Marqué par le communisme et le socialisme révolutionnaire, il prénommera même l’un de ses fils «Staline». Partisan d’un théâtre engagé, il écrit bientôt des scénarios de films tamouls, plus d’une cinquantaine au cours de sa vie. En 1952, son film Parasakthi marque les esprits. «Mon idée était d’introduire les principes politiques de réformes et de justice sociale à travers les films, tout en valorisant le statut de la langue tamoule», commentera-t-il.

Pas exempt de controverses

Le scénariste allait aussi écrire l’histoire du Tamil Nadu. En 1949, sous les bons auspices de son mentor C. N. Annadurai, il participe à la création de la Fédération dravidienne du progrès (DMK). En 1967, le DMK est le premier parti régional à remporter les élections au Tamil Nadu, en évinçant le puissant Congrès qui règne alors à New Delhi. Et durant quarante-neuf ans, Karunanidhi sera le président de ce parti qui va dominer le Tamil Nadu, en alternance avec celui de son ennemie jurée Jayalalithaa, une ex-actrice devenue politicienne adulée.

A treize reprises, Karunanidhi est élu député au parlement régional et, entre 1969 et 2011, il dirige cinq fois le Tamil Nadu. Sa sympathie pour la rébellion des Tigres tamouls au Sri Lanka voisin lui coûte néanmoins une démission forcée, quand l’ex-premier ministre Rajiv Gandhi est assassiné par ce groupe en 1991.

«L’Artiste», qui prend des allures de monarque en vieillissant, n’est pas exempt de controverses. Il fait face à des accusations de corruption, notamment en 2010 dans un scandale d’attribution frauduleuse de 2G. Autre ombre au tableau, le patriarche organise son parti en dynastie, y parachutant la plupart de ses six enfants.

La fin d'une époque

Mais en contribuant à la reconnaissance des particularismes régionaux, l’empreinte politique de ce fin stratège reste incontestable. Jouant d’alliances et de mésalliances, son parti a aussi fait trembler le destin des grands scrutins nationaux. Son soutien opportuniste en 1999 au BJP, le parti nationaliste hindou des hautes castes incarné aujourd’hui par Narendra Modi, a cependant été perçu comme une trahison idéologique.

Mercredi, à la nuit tombée, les obsèques se sont achevées à Chennai avec le sentiment, de la part des observateurs, d’assister à la fin d’une époque. Le décès de Karunanidhi survient seulement deux ans après celui de son adversaire politique, Jayalalithaa. Et dans le Mémorial d’Anna Square, auprès de leurs mentors respectifs, les deux grands rivaux du Tamil Nadu reposent désormais côte à côte pour partager l’éternité.

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