Scandinavie

En Suède, le plus grand festival de la démocratie

Tous les partis suédois et leurs militants se retrouvent à Visby, sur l’île de Gotland, pour une semaine de discours et de débats. Une tradition unique qui fête ses 50 ans

Quand Ulf Kristersson, pour les Modérés, s’empare du micro sur la scène de l’Amledalen, ce n’est pas pour un simple meeting politique. Le leader du grand parti de la droite suédoise ouvre les débats d’un long marathon, unique au monde. Dès le lendemain, il va laisser la place à Jonas Sjöstedt, du Parti de Gauche, puis aux six autres formations représentées au parlement suédois qui vont ainsi avoir chacune leur journée dédiée et leur discours à l’heure du dîner.

Des socio-démocrates représentés par le premier ministre, Stefan Löfven… à l’extrême droite de Jimmie Åkesson. Un rituel de huit jours qui se déroule chaque été, lors de la 27e semaine de l’année, à Visby, un petit bourg sur l’île de Gotland. «Pour ceux qui aiment l’Almedalen, c’est une fête de la démocratie; pour les autres, c’est un insupportable mélange des genres, analyse Anders Lindberg, rédacteur en chef politique du quotidien Aftonbladet. C’est en tout cas vraiment représentatif de notre culture suédoise, cette culture du consensus.»

L’héritage d’Olof Palme

A l’origine du phénomène, il y a une icône de la vie politique. Le social-démocrate Olof Palme, qui fut Premier ministre de la Suède pendant plus de dix ans, avant d’être assassiné en 1986, a commencé à haranguer les électeurs dans ce même parc de l’Almedalen en 1968, sur l’île de Gotland, où il passait ses vacances. «Mon père arrivait directement de notre maison d’été, alors le discours était à moitié écrit… Il improvisait, raconte le politologue Joakim Palme, venu participer aux célébrations du cinquantenaire. C’est comme ça que tout a commencé. Une assistance réduite, une ambiance détendue.» Les autres partis de gauche, puis de droite, ont ensuite rallié l’Almedalen.

Mais depuis 1996, ils ne sont plus seuls. Ils ont été rejoints par une constellation de syndicats, associations, lobbies, entreprises ou ONG venus des quatre coins du royaume. Les mieux pourvus ont leur chapiteau près du parc. Les plus modestes se contentent de parcourir les rues en se grimant ou en musique, pour attirer l’attention. En quelques mètres, les 40 000 visiteurs peuvent ainsi se voir offrir un tract de Vego-Norm, qui veut réduire la consommation de viande de 50%; admirer la chorégraphie muette des adeptes du Falun Gong, persécutés par le régime chinois; ou participer à un débat sur les retraites en Suède.

Orateurs à hauteur de public

Plus de 4000 événements, discours ou happenings gratuits sont ainsi organisés, sans compter les opportunités de parler directement aux leaders politiques. «Ils ne sont pas sur une estrade mais au milieu du public, accessibles, souligne Meit Fohlin, qui dirige le comté de Gotland. Si vous avez de la chance, vous pouvez même parler au premier ministre.»

Peter, envoyé en délégation par son syndicat d’infirmiers, est également sensible à cette corde démocratique qui semble vibrer au-dessus des remparts de Visby… Mais il ne peut cacher son agacement: «Les entreprises sont de plus en plus présentes et le Suédois moyen ne peut plus se payer une chambre d’hôtel… C’est devenu un business», constate-t-il. Et il est vrai qu’Olof Palme, qui a prononcé son premier discours juché sur le plateau d’un camion, aurait du mal à reconnaître sa fête démocratique.

Une inégalité mise à nu

Le long des rues pavées, les stands les plus imposants sont ceux des journaux et des télévisions, qui assurent de longues heures de direct durant toute la semaine. Les grandes entreprises en profitent aussi pour communiquer, voire plus si affinités. «Nous débattons avec le public sur le potentiel des énergies renouvelables, mais comme l’élite politique est là, avec les grands patrons, nous organisons aussi des échanges plus privés entre des élus et des représentants de notre industrie, confie le représentant de Rexel, qui distribue du matériel électrique. C’est généralement le soir, sur invitation.»

Un mélange des genres presque inévitable dans ces quelques rues de Visby où tous ceux qui comptent en Suède se croisent dans les mêmes hôtels, ou aux mêmes terrasses de restaurants. Les historiques de l’Almedalen s’en offusquent, mais pas Joaquim Palme: «C’est vrai que certains groupes de la société ont plus de moyens et peuvent plus se faire entendre, reconnaît-il. Mais le mérite de ce rassemblement est justement de mettre cette inégalité en évidence. Ici, le pouvoir s’affiche par la taille des stands, la puissance des haut-parleurs… Dans la vie quotidienne, il est beaucoup plus sournois, anonyme.»

Exportation impossible?

Il en faudra plus pour entacher la légende de l’Almedalen. Chaque année, Meit Fohlin y reçoit des élus venus d’Allemagne, de Grande-Bretagne, ou d’autres pays européens où l’on juge qu’organiser la même chose chez soi… serait impossible. Et c’est en effet une leçon de ce rassemblement hybride, qui en dit autant sur la société suédoise que sur les inhibitions de ses voisins. «L’Almedalen doit beaucoup à l’esprit scandinave, conclut malicieusement Joaquim Palme. C’est à chaque pays, à chaque système politique de trouver son propre modèle.» De fait, des rassemblements moins imposants mais similaires ont, depuis, vu le jour en Norvège, en Estonie, ou au Danemark… mais jamais plus au Sud.

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