Suharto est parvenu au pouvoir dans un bain de sang qui a fait un demi-million de victimes. Il a régné sur l'archipel indonésien pendant plus de trois décennies par la terreur et la violence. Sa décision d'envahir le Timor-Oriental en décembre 1975 a fait disparaître un tiers de la population de l'ex-colonie portugaise. L'ancien général-président a accumulé, avec ses enfants, une fortune évaluée entre 15 et 45 milliards de dollars, dirigeant l'économie d'un pays de 200 millions d'habitants comme d'autres une entreprise familiale. Mais celui qui a quitté le pouvoir en mai 1998 sous les huées des étudiants va être jugé ce jeudi pour une peccadille: le détournement de 571 millions de dollars de sept fondations caritatives qu'il dirigeait.

Certes, comme l'explique le procureur général Marzuki Darusman qui a mené l'enquête depuis octobre 1999 sur les méfaits de Suharto, la nécessité de «passer par les procédures correctes» et d'obtenir des preuves tangibles a limité le champ des inculpations. Accusé de «s'être enrichi personnellement au détriment de l'Etat», Suharto est passible d'une peine maximale de vingt ans de prison et d'une amende de 20 millions de roupies (5000 francs). Et, depuis longtemps, le chef d'Etat actuel, Abdurrahman Wahid, a fait savoir qu'il accorderait un pardon présidentiel à Suharto si celui-ci restituait une partie de l'argent détourné.

Bien évidemment, étudiants et militants de la démocratie sont déçus de ce qui leur apparaît être au mieux un «procès spectacle», destiné à donner au public l'impression que la promesse de rendre justice aux victimes de l'ancien régime n'a pas été oubliée. Et encore, il est loin d'être sûr que Suharto, âgé de 79 ans, que ses avocats disent incapable de «comprendre même des questions simples», se rende en personne devant le tribunal installé, pour des questions de sécurité, dans l'amphithéâtre du Ministère de l'agriculture, au sud de Djakarta.

Si l'ex-dictateur ne répond pas trois fois de suite à la convocation du tribunal, la procédure sera suspendue. La Cour suprême devra alors décider si le procès peut se tenir par contumace. L'objectif du président Wahid – qui se souvient que son prédécesseur, B.J. Habibie, a perdu son poste en grande partie en raison de son manque d'enthousiasme à poursuivre en justice son mentor Suharto – semble être d'obtenir une condamnation de l'ex-dictateur, puis de le gracier. Il n'y aura donc pas de grand procès de l'ancien régime; Suharto ne sera jamais tenu pour responsable des multiples violations des droits de l'homme commises sous son règne, le plus souvent par les militaires.

Pour autant, certains estiment que le procès peut enclencher un processus de cicatrisation. «C'est comme du catch américain. Bien que ce ne soit qu'un show, certains peuvent être blessés. Si Suharto montre qu'il est vulnérable, la nation aura le spectacle de l'ancien président répondant aux questions», indique le commentateur politique Wimar Witoelar. D'autres soulignent que, même dans le registre limité de l'inculpation pour détournement de fonds, le procès constitue un important test de crédibilité pour le système judiciaire du pays, notoirement corrompu. Impliqués dans une affaire de corruption, trois juges de la Cour suprême ont été récemment suspendus de leurs fonctions. «Nous ne serons jamais capables de nettoyer complètement les écuries d'Augias. Mais nous devons montrer que nous essayons de le faire», indique le vice-procureur général.

Autres procès en vue

Marzuki Darusman, le procureur général, considère de son côté qu'une condamnation de Suharto serait «une percée permettant d'accélérer la procédure» pour les autres cas de «KKN» (corruption, collusion, népotisme). Il a déjà annoncé que le procès du magnat de l'exploitation forestière Bob Hassan, qui doit sa fortune aux passe-droits octroyés pendant des décennies par son ami Suharto, commencerait la semaine prochaine. Les enquêtes sur les agissements douteux de deux des enfants de Suharto, la fille aînée, Tutut, et le fils cadet, Tommy, progresseraient rapidement. Mais, pour de nombreuses victimes de l'«ordre nouveau», le régime instauré en 1966 par Suharto, le déni de justice est déjà flagrant quel que soit l'aboutissement du procès qui débute ce jeudi. «Je pense que Suharto devrait être jugé au Timor-Oriental. Nombreux y sont les témoins de ses violations massives des droits de l'homme», estime Pramoedya Ananta Toer, le plus célèbre écrivain indonésien, qui a passé sept ans dans les geôles de Suharto.