«Oui, clairement je suis un indépendantiste. Je suis Corse et Européen. La France, c'est seulement un pays ami qui nous a apporté une belle langue et une belle culture. Je ne suis pas antifrançais. Je sais que mes propos peuvent être mal compris et même être blessants.» C'est ainsi et sans ambiguïté que Jean-Guy Talamoni, dirigeant de la Corse Nazione et chef de file des élus nationalistes à l'Assemblée de Corse, se prononce sur l'avenir de son île. «Nous avons été annexés il y a deux cent cinquante ans par la France», ajoute cet avocat de Bastia qui rêve d'une Corse dont la souveraineté serait limitée seulement dans le cadre de l'Union européenne. «La tutelle française actuelle est l'étape intermédiaire qui devra disparaître progressivement», prévoit-il. Jean-Guy Talamoni n'est pas n'importe qui. Chef de la principale force d'opposition au sein de l'Assemblée territoriale, il est l'un des personnages qui sont en première ligne dans le processus de Matignon.

La Suisse inspire beaucoup l'indépendantiste. D'un récent séjour à Sainte-Croix, dans le canton de Vaud, il a retenu deux idées fortes à transposer en Corse souveraine: la démocratie directe et le système foncier.

Le Temps: Le processus de Matignon, qui a abouti par un accord entre Paris et les élus corses, est-il irréversible?

Jean-Guy Talamoni: En ce qui nous concerne, oui. Nous y sommes engagés avec toute la détermination qui est la nôtre. C'est à Paris d'être courageux et de respecter ses engagements, malgré les obstacles.

– Lesquels?

– Il y a des colombes mais aussi des faucons au pouvoir, qui ne soutiennent pas le processus de paix et dont les intérêts seraient directement menacés en cas de paix. On les reconnaît par leurs déclarations et leurs attitudes. Je n'en dirai pas plus.

– Mais il y a aussi une opposition dans l'île, n'est-ce pas?

– La société aspire à la fin des violences politiques comme l'ont démontré plusieurs sondages. A une question posée par Corse-Matin, 74% des sondés de l'île ont répondu oui au processus de Matignon.

– Comment interprétez-vous alors les quatre attentats qui ont été perpétrés en août?

– Il y a aussi des saboteurs sur l'île. Pour l'heure, nous ne voulons pas avancer des hypothèses sur les différents attentats et sur leurs mobiles. Nous insistons sur le fait qu'il faut continuer le processus de paix. Ne craignons pas des obstacles. A chaque fois que des communautés hostiles tentent de dialoguer – regardez ce qui se passe en Palestine ou en Irlande –, il y a toujours des obstacles. Nous, nous faisons confiance aux jeunes, ceux qui assumeront l'Etat corse de demain, qui soutiennent le processus. Ils l'ont exprimé clairement dans les sondages d'opinion: ils rêvent d'une société qui leur offre les meilleures opportunités.

– On vous décrit souvent comme un autonomiste. Vous aspirez en réalité à l'indépendance?

– Oui, clairement. La question de l'indépendance n'est cependant pas à l'ordre du jour dans le processus de Matignon. Toutes les parties ne sont pas suffisamment mûres pour en parler. Mais le débat est ouvert ici et il a lieu dans un cadre démocratique. A nous de convaincre nos compatriotes et il n'est pas question de leur imposer nos idées. Je suis un Corse qui participe à la construction européenne tout en étant un ami du peuple français, tout comme je suis ami des Italiens et des Suisses.

– Vous refusez donc la lutte armée pour atteindre votre objectif d'indépendance?

– Nous sommes une organisation politique, la plus importante force d'opposition au sein de l'Assemblée territoriale, et il n'est pas du tout question de lutte armée.

– Vraiment?

– Nous sommes solidaires des militants corses qui ont choisi d'autres moyens pour parvenir à la liberté. Mais je rappelle que nous travaillons en Corse pour l'unité de tous les nationalistes et je dirais même que ce travail est plus important que le processus de Matignon. Car on ne pourra rien construire sans l'unité de la population.

– Y a-t-il beaucoup d'armes en Corse?

– C'est sûr qu'il y en a beaucoup. Leur présence est liée à notre histoire tourmentée ainsi qu'à notre trait culturel ou identitaire. La détention d'armes n'a rien à voir avec la lutte pour la liberté.

– Qu'avez-vous retenu de votre récent passage en Suisse?

– Deux idées importantes. D'abord, j'ai été impressionné par la démocratie directe. Elle permet, par le biais du référendum ou de l'initiative populaire, de consulter la population sur les sujets qui la concernent. Dans une Corse nouvelle, nous instaurerons un tel système qui nous permettra d'être à l'écoute du peuple. Puis, la protection foncière. En Suisse, vous ne vendez pas les terres tous azimuts. Sans vouloir se fermer aux étrangers, nous devons protéger notre patrimoine et le réserver aux Corses d'origine et aux Corses d'adoption.