La vague d’indignation planétaire qui a suivi la mort de Jamal Khashoggi le 2 octobre 2018 au consulat d’Arabie saoudite d’Istanbul devait pousser le royaume à changer d’attitude face à la presse. Yahya al-Sewari, journaliste yéménite, a été le témoin du contraire. Le visage rouge, les yeux embués, il s’exprime la voix tremblante de colère. «Je leur ai demandé: «Suis-je le prochain Jamal Khashoggi?» Pendant plus de cinquante jours, il est ballotté entre une prison secrète saoudienne dans la ville yéménite d’Al-Ghaydah et les geôles insalubres d’une milice locale téléguidée par Riyad. Son tort: avoir conduit une investigation minutieuse sur l’ingérence croissante que le royaume exerce à Al-Mahra, une région jusqu’alors isolée du conflit meurtrier qui ravage le Yémen depuis 2015.

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«Un journaliste est comme un criminel»

Début 2019, soit quatre mois après le meurtre de Jamal Khashoggi, Yahya s’interroge sur la raison de la présence des forces saoudiennes dans la province d’Al-Mahra, zone faiblement peuplée située à l’est du pays. Il décide de mettre en lumière les objectifs de la coalition au Yémen qui, selon le discours officiel, a pour seul but de mettre un terme au mouvement rebelle des Houthis. Il découvre des intérêts géostratégiques d’une tout autre nature. Selon lui, les Saoudiens profitent du chaos pour construire un pipeline et exporter leurs hydrocarbures sans devoir passer par le détroit d’Ormuz – un couloir maritime dont la sécurité est menacée par des tensions avec l’Iran. Une enquête sensible que Yahya n’aura pas le temps d’achever: il est arrêté le 3 juillet 2019 à Al-Ghaydah, capitale du gouvernorat, et remis à des militaires saoudiens.

«La cause principale de mon arrestation est de m’être placé en travers du chemin de l’Arabie saoudite. […] Pour eux, un journaliste est comme un criminel, une personne dangereuse qui doit être stoppée», reconnaît-il. Contactée par Le Temps, la responsable du bureau Moyen-Orient de Reporters sans frontières confirme que les journalistes se retrouvent pris au piège entre toutes les forces en présence. «Il est difficile de couvrir des événements qui embarrassent les autorités saoudiennes, de près ou de loin», indique Sabrina Bennoui.

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Prison secrète à l’aéroport

Débute alors un calvaire de 56 jours, les yeux bandés, dont chaque étape jette la lumière sur les pratiques de Riyad. Les treize premiers jours de détention prennent place dans une prison secrète dirigée par l’armée saoudienne dans les locaux de l’aéroport civil d’Al-Ghaydah, réquisitionné par le royaume en 2017 et transformé en base militaire sans l’aval des autorités locales. «Dans cette prison, aucun geôlier n’est Yéménite. Zéro. Ils parlent tous des dialectes saoudiens», indique Yahya qui mentionne le brigadier général saoudien Hazza al-Mutairi, selon lui responsable des forces armées présentes à l’aéroport. «Il m’a interrogé sur mes présupposés liens avec le Hezbollah, le Qatar, les Houthis et les services de renseignement omanais», autant d’entités dont les intérêts sont potentiellement opposés à ceux de l’Arabie saoudite. Des liens que Yahya réfute: «Je n’ai pas un seul contact qatari dans mon téléphone.»

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Les dires de Yahya sont corroborés par un officiel yéménite qui a été responsable des questions sécuritaires du gouvernorat d’Al-Mahra jusqu’en 2016. Interrogé par Le Temps, il indique que son réseau de contacts lui permet de confirmer avec certitude l’existence d’une prison secrète saoudienne à l’aéroport d’Al-Ghaydah. «Oui, il y a une prison à l’aéroport, qui fait partie d’un réseau plus large d’environ 30 bases militaires gérées directement ou indirectement par l’Arabie saoudite dans la province d’Al-Mahra» confirme-t-il. «Dans l’aéroport, j’ai entendu un homme hurler de douleur sous la torture», révèle Yahya.

Le porte-parole de la coalition saoudienne au Yémen, le colonel Turki Al-Malik, réfute les allégations de Yahya al-Sewari: «Les affirmations selon lesquelles des prisons secrètes sont gérées par le royaume au Yémen sont infondées.» Il précise que le journaliste a été détenu par les forces de sécurité yéménites. Yahya confirme en effet une brève détention de quelques heures par la police locale, avant d’être remis, sans aucune trace écrite, à des militaires saoudiens. Un tour de passe-passe permettant aux autorités saoudiennes de pouvoir réfuter toute accusation d'emprisonnement du journaliste, analyse-t-il.

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Chocs électriques

Lorsque l’arrestation de Yahya al-Sewari commence à s’ébruiter sur les réseaux sociaux, les forces saoudiennes y prêtent une oreille attentive. Si les premiers jours de détention sont ponctués de menaces d’une déportation forcée vers une prison à Riyad et des interrogatoires musclés, le ton change une fois l’information rendue publique. «Ils ont pris peur de se salir les mains comme avec Jamal Khashoggi. Donc, ils ont laissé une de leurs milices locales faire le sale boulot», dit-il à propos des tortures physiques et mentales infligées par les supplétifs yéménites. Il fait état d’interrogatoires conduits à coups de chocs électriques, de passages à tabac répétés et d’une menace de décapitation de son frère, également détenu afin de forcer Yahya à confesser de prétendus liens avec des puissances étrangères.

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Les milices mentionnées par le journaliste ne sont pas étatiques et agissent dans la province d’Al-Mahra sur ordre de l’Arabie saoudite. Si les troupes et officiers de premiers rangs sont de nationalité yéménite, Yahya affirme que les généraux qui supervisent ces groupes sont saoudiens. Il ajoute que les interrogatoires menés par les soldats saoudiens comme par les miliciens yéménites étaient identiques, signe évident de coordination. Un avis que l’ancien officiel sécuritaire yéménite interrogé par Le Temps partage pleinement. A ses yeux, «ces milices exécutent des actes de torture avec l’aval des autorités saoudiennes».

Un tunnel vers la liberté

Le conteneur posé à même le sol où Yahya est retenu prisonnier est rempli de déchets. Après avoir nettoyé sa geôle, le journaliste trouve un bâton métallique. Il pense d’abord à l’utiliser pour se suicider, puis a l’idée de creuser un trou pour passer sous le conteneur. «J’ai passé quatre jours à creuser. Je saignais des mains.» La nuit de son évasion est ponctuée par des heures de marche pour rejoindre la ville. Sur place, des opposants le cachent avant de l'exfiltrer. A l’heure de la publication de ce reportage, lui et son frère sont libres et se trouvent à l’étranger.

Pour Sabrina Bennoui de Reporters sans frontières, l’Arabie saoudite, qui détient l’un des pires records en termes de liberté de la presse, ne fait rien pour garantir la liberté de la presse. «Il y va de leur crédibilité de faire un geste fort: nous avons transmis aux autorités une liste de 30 journalistes actuellement détenus», rappelle-t-elle.

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Depuis 2017 et la prise de fonctions du prince héritier Mohammed ben Salmane, les signes d’ouverture sur le monde extérieur se veulent encourageants. Pourtant, la torture demeure presque systématique pour les prisonniers d’opinion, et le nombre de journalistes ou journalistes-citoyens derrière les barreaux a plus que triplé. Yahya en est convaincu: dans son cas comme dans celui de Jamal Khashoggi, l’Arabie saoudite envoie un message clair. La presse n’a pas sa place là où les intérêts du royaume sont en jeu.