Catalogne

En Suisse, les blessures de la diaspora

La question catalane divise jusque dans les ménages romands. Que l’on soit Andalou pro-référendum ou Catalan anti-indépendance, il vaut mieux éviter certaines questions pendant les repas de famille

«Chut, c’est lui!» Joaquim Coll est habitué à être traité comme un pestiféré. Mercredi soir, à son arrivée sur le plateau de l’émission Infrarouge, la diaspora catalane, venue assister aux débats, s’en éloigne prudemment. «Tu sais à qui tu parles?» lance-t-on au journaliste venu s’entretenir avec lui à la fin de l’émission. Le tort de Joaquim Coll? Etre devenu, à travers son organisation Societat Civil Catalana, le porte-parole de la minorité qui s’oppose à la tenue du référendum ce dimanche.

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«La société catalane est malade, malade du nationalisme. Il est devenu difficile d’exprimer des opinions contraires», souligne celui qui se fait traiter de fasciste, même à 850 kilomètres de Barcelone. Joaquim Coll n’a pourtant rien d’un «traître». Militant reconnu du Parti socialiste catalan (très divisé sur la question de l’autodétermination), le quinquagénaire est né dans une famille profondément enracinée en Catalogne depuis plusieurs générations.

Unioniste… jusqu’à la semaine dernière

Faute de pouvoir trouver un terrain d’expression politique, le débat s’est durci, y compris au sein de la diaspora espagnole de Suisse, qui regroupe quelque 120 000 personnes, en incluant les double-nationaux.

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Genevois d’origine catalane, Xavier Ruiz, 47 ans, a toujours été unioniste. Sa position ne lui a pas épargné des «barrez-vous les Catalans, on n’a pas besoin de vous» de la part d’autres secondos de son entourage. «J’ai voyagé dans une quarantaine de pays et c’est toujours la même chose. Les Espagnols sont vos amis jusqu’à ce que vous révéliez que vous êtes Catalan.» Sa famille restée en Catalogne lui reprochait de ne pas comprendre l’indépendantisme, car ne vivant pas sur place.

Un basculement s’est pourtant opéré la semaine dernière, après l’intervention de la Guardia Civil espagnole à Barcelone. Les images d’une foule en liesse saluant le déploiement de la police militaire espagnole en Catalogne ont mis à mal le vivre-ensemble ibérique. Xavier Ruiz s’est alors rallié à sa famille indépendantiste.

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Les nationalistes, c’est les autres

Juan Tortosa, lui, ne s’est pas fait prier. Monté aux barricades dès les premières arrestations, ce Genevois de 59 ans a invité tous ses contacts et la presse à un rassemblement de «solidarité avec le peuple catalan». La division suisse de la mouvance indépendantiste catalane ANC ne devait pas s’attendre au soutien de ce militant trotskiste andalou.

«Si j’étais Catalan, c’est sûr que je voterais pour l’indépendance. Pendant des années, les politiques ont dit aux Espagnols que les Catalans étaient l’ennemi. Ils sont parvenus à inculquer cette vision nationaliste chez une partie de la classe populaire.»

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Le poids de l’histoire

La question catalane dépasse effectivement le clivage gauche-droite. En Catalogne, l’alliance indépendantiste ratisse de la droite bourgeoise aux «anarco-punks». Sur le plan national, tant le quotidien de centre gauche El País que celui de droite El Mundo y sont opposés. Dit autrement: il y a plusieurs «oui» à la question référendaire, et le «non» des uns n’est pas forcément celui des autres.

Celui de ce septuagénaire vaudois, par exemple. Ancien membre du Parti socialiste ouvrier espagnol, il craint surtout l’affaiblissement de la Constitution de 1978, un «pacte fabuleux» entre les forces progressistes et les franquistes modérés. «Il faut suivre les règles du jeu. Pour un républicain comme moi, c’est aussi accepter la monarchie. Ce compromis nous a amené la plus longue période de tranquillité de l’histoire espagnole.»

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Ces lignes de rupture traversent même l’intimité des familles de la diaspora. De mère catalane et de père asturien, Juan Fernandez est né en 1970. Depuis que la langue catalane n’est plus taboue, ce Lausannois préfère se faire appeler «Joan». «Les choses ont évolué, mais pas les mentalités. Un jour, je me suis rendu compte que mon père interdisait à ma mère de parler catalan à mon fils de 7 ans.» Depuis, comme chez une partie de la diaspora espagnole, le dialogue est rompu.

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