La conseillère fédérale Simonetta Sommaruga s’est envolée lundi pour le Sénégal, où elle doit signer un nouvel accord sur les compensations des émissions de CO2. Elle se rendra ensuite au Ghana, avec lequel Berne a déjà signé un arrangement similaire en fin d’année dernière, de même qu’avec le Pérou. Ces deux accords sont les premiers du genre. Cinq autres sont en préparation. Le Conseil fédéral vient de valider un accord de compensation avec l’île de Vanuatu, dans le Pacifique.

La Suisse est pionnière dans la compensation des émissions de gaz à effet de serre. Le principe consiste à financer des projets à l’étranger, afin de diminuer d’autant les efforts nécessaires à l’intérieur de ses frontières. Ce mécanisme controversé est prévu par l’Accord de Paris, en vertu duquel chaque Etat promet de réduire volontairement ses rejets de carbone afin de limiter l’élévation des températures. Mais cette dérogation demande encore à être précisée dans de futures négociations internationales.

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En attendant, la Suisse va de l’avant. D’autant que les citoyens helvétiques viennent de refuser une loi sur le CO2, qui aurait davantage taxé les émissions de carbone sur le territoire helvétique. La compensation à l’étranger est manifestement un sujet plus consensuel que les réductions en Suisse, comme l’a montré la votation du 13 juin dernier.

La Suisse a pourtant ratifié l’Accord de Paris en 2017 et s’est engagée à réduire ses émissions de moitié d’ici à 2030. Le Conseil fédéral s’est même fixé comme objectif ambitieux la neutralité carbone d’ici à 2050. Les projets à l’étranger sont censés l’y aider.

Des projets de qualité

Au Ghana, le soutien suisse doit permettre «l’installation de plusieurs centaines de milliers d’installations solaires décentralisées», annonçait l’Office fédéral de l’environnement, au moment de la signature de l’accord avec Accra en novembre dernier. Ces installations sont censées réduire la dépendance au charbon et au bois pour cuisiner et remplacer les groupes électrogènes au diesel utilisés par les entreprises. Au Sénégal, la Suisse a prévu d’aider à construire dans les campagnes des installations fonctionnant au méthane.

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«Le marché de la compensation doit répondre à certaines exigences. Un crédit équivaut à une tonne de carbone dont on empêche le rejet dans l’atmosphère ou qu’on capture, par exemple en plantant des arbres, expose Augustin Fragnière, spécialiste en politique climatique au Centre interdisciplinaire de durabilité à l’Université de Lausanne et blogueur pour Le Temps. Il faut aussi que les crédits ne financent pas des projets existants mais en fassent émerger de nouveaux et donc des réductions d’émissions supplémentaires. Bien qu’il soit en pratique difficile de s’assurer que ces critères sont respectés, je n’ai pas de raison de douter de la qualité des projets soutenus par la Suisse.»

Même son de cloche du côté du WWF: «Si l’on veut atteindre les objectifs climatiques suisses en partie à l’étranger, on peut alors considérer que la Suisse fait du bon travail avec ces accords bilatéraux. Elle établit aussi un bon standard de qualité vis-à-vis de l’ONU», analyse Patrick Hofstetter, spécialiste des questions climatiques pour l’ONG.

Mauvais message

En revanche, «le WWF n’est pas convaincu qu’atteindre ses propres objectifs climatiques à l’étranger soit le meilleur moyen d’atteindre les objectifs de l’Accord de Paris au niveau mondial. Chaque pays doit réduire ses propres émissions à zéro et aider les autres pays à faire de même», poursuit Patrick Hofstetter.

Augustin Fragnière s’interroge aussi sur le message envoyé par la Suisse. «Notre pays a toutes les capacités technologiques et en matière d’innovation pour réduire ses propres émissions de gaz à effet de serre. La compensation à l’étranger permet de réduire la facture, puisqu’il est moins cher de réduire les émissions dans les pays en développement qu’en Suisse. Mais cela ne fait que repousser le problème. Nous perdons du temps sur la décarbonisation de notre économie. Si nous voulons parvenir à la neutralité carbone en 2050, il faut réduire de 9% chaque année nos émissions, ce qui est déjà très rapide. Miser sur la compensation va nous obliger à réduire de manière encore plus agressive plus tard et cela sera plus coûteux et douloureux.»