C’est une visite historique. Voilà plus de soixante ans qu’aucun président d’Afrique subsaharienne n’avait eu l’honneur d’une visite d’Etat en Suisse. Le Conseil fédéral déroulera vendredi et samedi le tapis rouge au président ghanéen Nana Addo Dankwa Akufo-Addo, le second partenaire économique de la Suisse dans cette région après l’Afrique du Sud.

Pour expliquer cette interminable parenthèse, Berne justifie que les visites d’Etat ne sont pas si fréquentes et habituellement réservées aux pays voisins de la Suisse. C’est sous l’impulsion de la présidente de la Confédération, Simonetta Sommaruga, que la venue du leader ghanéen a été organisée. Une visite qui fait écho à l’intérêt grandissant de la Suisse pour l’Afrique, désormais la priorité absolue de la coopération helvétique. Mais Berne ne veut plus se limiter à aider le continent.

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«Nous voulons explorer davantage les opportunités économiques en plus de notre engagement solidaire aidant à résoudre les défis», illustre la diplomate Siri Walt, chargée de l’Afrique au Département fédéral des affaires étrangères, pour expliquer cette approche décomplexée. Une stratégie spécifique pour le continent est en cours d’écriture. Plusieurs pays au haut potentiel économique ont été identifiés, comme le Kenya, le Sénégal, l’Ethiopie ou le Nigeria.

Modèle de stabilité

Le Ghana fait partie de ces pays économiquement intéressants. Modèle de stabilité, ce pays anglophone de 28 millions d’habitants est loué pour sa bonne gouvernance et ses alternances démocratiques. A contrario, le Togo voisin, dont le président, Faure Gnassingbé, vient d’être réélu dans la contestation pour un quatrième mandat, est aux mains de la même famille depuis un demi-siècle.

Le Ghana est le premier fournisseur en fèves de cacao pour la Suisse, qui héberge de nombreuses sociétés de négoce et de grands fabricants de chocolat. En 2019, les échanges entre les deux pays se montaient à 2,5 milliards de francs. 95% de cette somme provenait des importations d’or ghanéen.

Au-delà de l’aide

Elu en 2017, le président Nana Addo Dankwa Akufo-Addo briguera sa propre succession en fin d’année. Il s’est signalé pour avoir encouragé le retour au pays de la diaspora ghanéenne pour contribuer au développement de la mère patrie. Le président a aussi lancé un ambitieux programme visant à affranchir son pays de l’aide internationale et intitulé «Ghana Beyond Aid» (le Ghana au-delà de l’aide).

Le slogan a été repris par l’Union africaine et l’ONU. Le Ghana veut aussi constituer un cartel des pays producteurs de cacao pour soutenir les prix. Mais encore faut-il avoir les moyens de ses ambitions. «La clé est de pouvoir financer le développement avec des recettes fiscales robustes», met en garde Gilles Carbonnier. Le professeur de l’Institut des hautes études internationales et du développement (IHEID), à Genève, coordonne un projet de recherche international sur les flux financiers illicites entre pays exportateurs et importateurs de matières premières, dont le Ghana et la Suisse

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«Nous voulions savoir si les exportations d’or et de cacao ghanéens en direction de la Suisse n’étaient pas sous-évaluées», explique Gilles Carbonnier. La technique reprochée aux multinationales consiste à sous-estimer les importations de matières premières et faire ainsi apparaître leur bénéfice là où la fiscalité est plus favorable.

Or sous-évalué

Verdict des chercheurs suisses et ghanéens: la valeur d’exportation des fèves de cacao est conforme aux prix fixés par l'Etat ghanéen et le marché. En revanche, le commerce de l’or est plus problématique. «Nos collègues de l'Université du Ghana ont identifié qu'entre 3% et 4% des transferts d’or de certaines mines vers la Suisse entre 2012 et 2017 pourraient être sous-facturés», avance le professeur. A titre de comparaison avec d'autres pays importateurs, entre 5% et 35% des transactions paraissent sous-évaluées quand le métal jaune ghanéen est exporté vers des pays comme l’Inde, les Pays-Bas ou les Emirats arabes unis.

L’IHEID compte à l’avenir promouvoir des solutions pour mieux cerner et réduire ce phénomène, et étendre son projet de recherche au secteur du pétrole ghanéen ainsi qu'à d’autres pays comme le Burkina Faso. L'extraction d'or dans le Sahel a fortement cru ces dernières années, mais les filières sont bien moins contrôlées. Une partie de cet or est soupçonné d’alimenter les groupes armés qui contrôlent des mines artisanales et déstabilisent la région.

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La situation préoccupante au Sahel, où la coopération suisse est très présente, sera d’ailleurs à l’agenda des discussions entre Nana Addo Dankwa Akufo-Addo et Simonetta Sommaruga vendredi à Berne. Le lendemain, le président ghanéen visitera l’usine de chocolat d’Halba dans la campagne bâloise, qui fournit notamment Coop. Le chef d’Etat africain s’en inspirera-t-il pour développer la filière du cacao? Pour l’instant, le Ghana se contente d’exporter ses fèves et la valeur ajoutée de la chaîne de production lui échappe largement.