«Ils ont tous peur», lance Carmelo Masdea. «Tu as vu combien ils en ont pris», répond une autre voix. «L’année prochaine, ce sera de ce côté-ci», rétorque le Calabrais. Ce «côté-ci» est le nord des Alpes. La voix mêlant dialecte et fort accent du Sud craint un coup de filet. Elle est interceptée par la police financière de Catanzaro. L’homme est l’un des bras helvétiques du clan Anello. Cette famille dominée par le boss Rocco, déjà en prison, est le groupe criminel le plus important de la ’Ndrangheta, la mafia de la pointe de la botte. Il a été la cible cette semaine d’une vaste opération anti-mafia en Italie et en Suisse.

A l’aube mardi, 74 personnes soupçonnées d’appartenir au crime organisé calabrais ont été arrêtées. Au total, 158 personnes sont sous enquête. Des dizaines de sociétés, d’entreprises ou encore de terrains ont été saisis pour une valeur totale de 169 millions d’euros. Des armes et des munitions ont par ailleurs été découvertes en Suisse. Les enquêteurs ont baptisé cette opération «Imponimento», un néologisme pour témoigner de la force avec laquelle la ’Ndrangheta «s’impose», dans tous les secteurs de la vie économique, sociale et politique, dans la Péninsule comme à l’étranger.

Trafic d’armes et de drogue

«Dans cette enquête, vous trouvez toute la gamme des crimes possibles, mis à part l’exploitation de la prostitution», lançait en conférence de presse le procureur de Catanzaro, Nicola Gratteri. Les personnes interpellées sont accusées notamment d’association mafieuse, de détention et de trafic d’armes, de corruption, d’extorsion, de blanchiment d’argent, de concurrence illégale avec menace ou violence, de trafic d’influence, de crime contre l’environnement.

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Et de trafic de drogue. «Je m’en suis fait, je n’ai pas dormi de la nuit. Je devais voyager, mais je n’arrivais même pas à marcher.» Dans les échanges interceptés, Carmelo Masdea parle de cocaïne. Or l’homme n’est pas pour le clan une source de stupéfiants, mais d’armes et de liquidité. Il travaille avec deux autres Italiens, Marco Galati et son cousin Fiore Francesco Masdea. Ce dernier est employé communal à Grancia, au Tessin. Il arrive en Suisse en 1978. Carmelo est propriétaire d’une entreprise de terrassement à Muri, petite ville argovienne où vit également Marco, restaurateur. L’argent qu’ils envoient en liquide en Italie provient de boîtes de nuit, et de divers trafics, notamment de drogue, selon la Garde des finances de Catanzaro. «Une saisie d’argent à la frontière à Chiasso il y a quelque temps nous a permis de confirmer cette hypothèse», détaille le colonel Carmine Virno. Ils sont aujourd’hui détenus par les forces de l’ordre helvétiques et italiennes.

«Une fois par mois» en Suisse

La Suisse est importante pour le clan mafieux. «Rocco Anello se rendait sur place une fois par mois pour contrôler ses affaires», confie au Temps le magistrat Nicola Gratteri. Ses hommes «apportent de la drogue, reviennent avec des armes, plus faciles à acquérir en Suisse», complète le procureur. Sa voix mêle tension et lassitude, la cadence est rapide. Les résultats de ses quatre années d’enquête sont recueillis dans d’épais blocs de papier, sur plusieurs milliers de pages. A l’intérieur pourtant, rien de nouveau, «rien d’inédit», lâche-t-il, banalisant l’opération de mardi, réduite à une simple activité de routine. Il ne s’agit en effet pas de sa première enquête liant la mafia calabraise à la Suisse.

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Il semble plus inquiet de la présence «capillaire» du crime organisé dans sa région d’origine. De son influence néfaste sur la vie de la province de Catanzaro en investissant par exemple dans le secteur touristique, en exploitant le bois, en polluant la terre en y déversant des substances toxiques, en détournant des fonds publics, en infiltrant la politique et l’administration. Le procureur est aussi préoccupé par les homicides commis avec les armes arrivées de Suisse. La région dominée par les Anello, une centaine de kilomètres du nord au sud sur la côte tyrrhénienne, enregistre le plus haut taux de meurtres du pays.

En Suisse, la ’Ndrangheta «adopte une stratégie discrète. Elle s’infiltre dans les territoires et dans les économies en évitant toute forme violente de contrôle militaire, détaille le dernier rapport de la DIA, la Direction d’investigation anti-mafia. Elle confirme son extraordinaire capacité à s’adapter aux divers contextes géographiques et aux mutations sociales.» Dans son échange avec Carmelo Masdea intercepté par les forces de l’ordre, le mystérieux interlocuteur espérait continuer sur cette voie en évitant un coup de filet. L’opération italo-suisse aura donné tort au mafieux comme à la DIA.