La Pologne votait pour renouveler son corps législatif: elle donne la majorité absolue aux conservateurs. Dans Libération, qui présente, tout en la commentant l’information, cela donne ceci: «Vous prenez un zeste de promesses sociales, vous saupoudrez de xénophobie et vous ajoutez quelques bonnes mœurs catholiques, et vous avez le retour des conservateurs au pouvoir. Cette victoire aux législatives en Pologne était d’ailleurs attendue depuis mai, quand leur candidat, Andrzej Duda, un quadragénaire quasi inconnu, a remporté la présidentielle. Elle est cependant plus nette que prévu.» Cela vous rappelle-t-il quelque chose?

Sale temps pour l’euro

Hélène Despic-Popovic et Maja Zoltowska ajoutent aussitôt: «Les politologues discuteront sans doute pendant des semaines pour savoir s’il s’agit d’abord d’un succès de Droit et Justice (PiS), la formation créée par les frères Jaroslaw et Lech Kaczyński, qui avaient à eux deux tenu toutes les rênes du pouvoir (gouvernement et présidence) pendant deux ans, ou avant tout d’une défaite de la coalition libérale sortante de la Plateforme civique (PO).» Pour les deux journalistes de Libération, la grande cause de la victoire d’aujourd’hui est à rechercher dans la fatigue que l’Europe inspire aux Polonais. Elles citent un politologue: «Dans ce pays très catholique et traditionaliste, explique Kazimierz Kik, la nouvelle gauche apparaît trop «européanisée», or, «aujourd’hui, les Polonais en ont assez de l’Europe». C’est pour les mêmes raisons qu’ils refusent par exemple les quotas de réfugiés proposés par la Commission européenne: «Ils n’aiment pas l’idée que ce soit une décision de Bruxelles, une chose imposée. Pour un Polonais, un étranger, c’est d’abord un occupant, un envahisseur, soit allemand, soit russe.»

Mais si le PiS n’est pas favorable à une sortie de l’Europe, Libération observe qu’il est défavorable à l’adoption de l’euro, dont il promet le démantèlement du «bureau qui doit préparer l’entrée de la Pologne dans la monnaie unique.»

La religion n’est jamais loin

Le Monde, lui, trace le portrait de Beata Szydlo, celle que le parti conservateur a choisie pour mener une bataille qu’elle remporte ainsi haut la main: «Elle avait le profil idéal pour affronter la première ministre de la Plateforme civique, Ewa Kopacz, qui devait son poste à Donald Tusk, devenu président du Conseil européen. Elle a employé les mêmes méthodes que pendant la campagne présidentielle: sillonner la Pologne à l’écoute des déçus du miracle économique, présenter un visage modéré à ceux qui ne votent pas spontanément PiS, tout en rassurant l’électorat traditionnel. Mission accomplie.»

Jakub Iwaniuk et Alain Salles ajoutent: «Rien ne prédisposait cette figure relativement peu connue de la scène politique polonaise à occuper une telle position. Beata Szydlo est née en 1963 dans le sud de la Pologne, tout près d’Oswiecim (Auschwitz), dans une famille de mineurs, région qu’elle continue de défendre activement alors que le gouvernement d’Ewa Kopacz avait annoncé un plan de restructuration qui prévoit la fermeture de plusieurs mines. La jeune femme fait des études d’ethnographie à l’université Jagellonne de Cracovie, avant de travailler au musée d’histoire de la ville. Au département du folklore, elle s’est notamment occupée du concours annuel des crèches de Noël. La religion n’est jamais loin pour les membres du PiS: Beata Szydlo a deux grands fils dont l’un est en quatrième année de séminaire.» Bref, une femme simple, proche des gens, qui «pendant la campagne, a évité la surenchère sur la question des réfugiés, tout comme les vieux démons du PiS, prompt aux théories du complot sur le crash de Smolensk.»

Un tremblement de terre

Voilà pour les journaux en langue française, du côté des titres germanophones, le ton est plus dramatique. Ainsi la NZZ, qui titre: «Tremblement de terre de nationaux conservateurs.» Pour constater que la victoire de ce jour est un «énorme succès tactique du fondateur et chef incontesté du Pis, Joroslav Kaczynski.». Qui marque aussi, aux yeux de la NZZ, «une césure pour la Pologne.» Mais une césure dont le quotidien libéral zurichois ne voit pas vraiment comment elle pourra financer ses promesses. Quant à la question des réfugiés, la NZZ note, dans sa conclusion, qu’elle constituera, avec le nouveau gouvernement une difficulté pour Bruxelles.

Les jeunes plébiscitent les nationaux conservateurs

Même sentiment à la Deutsche Welle qui dans son éditorial, signé du chef de la rédaction polonaise, Bartosz Dudek, constate que l’Union européenne, comme l’Allemagne et la Russie d’ailleurs, vont subir, avec l’arrivée du nouveau gouvernement un vent très contraire. Ce qui donne dans la langue de Goethe: «Es droht Gegenwind aus Polen.» Et le commentateur d’utiliser le même wording que la NZZ: «victoire en forme de tremblement de terre.» Dont le succès, note le commentateur, est a imputé aussi au clergé catholique. Puis cette remarque qui fait dresser l’oreille d’une Suisse qui vient de voir, chez elle, la victoire de l’UDC parmi les jeunes: «La jeunesse polonaise nourrit une grande sympathie pour les conservateurs. Dans le groupe des 18-29 ans il n’y a pas la moindre affinité avec les partis de gauche; le PiS est ici en première place»…

Au Royaume-Uni, c’est le côté eurosceptique qui frappe les esprits des commentateurs: c’est avec cette thématique que le Telegraph ouvre ses infos, tandis qu’outre Atlantique, au New York Times, ce sont les promesses salariales du PiS, alliées à son conservatisme catholique, qui retiennent l’attention.