Une manière d’ouvrir la voie? Ou de se montrer simplement à côté du sujet? Main dans la main, les Nations unies et la Suisse entendent lancer une nouvelle ère face à la menace mondiale du terrorisme, incarnée aujourd’hui par l’organisation de l’Etat islamique (Daech). Jeudi et vendredi, en présence de nombreux ministres et experts, se tiendra à Genève une ambitieuse conférence internationale, dans le cadre de la stratégie antiterroriste mondiale lancée par l’ONU il y a dix ans.

Un plan préventif plutôt qu'offensif

Une conférence de plus? Oui, mais à la différence qu’il ne sera nullement question de bombarder les djihadistes, de renforcer la collaboration entre les services de renseignement ou encore de couper les flux financiers des organisations terroristes. Un seul mot d’ordre ici: la prévention. D’une certaine manière, il s’agira pour la communauté internationale de trouver les moyens de donner plus, et mieux, que ce qu’offre aujourd’hui Daech aux candidats potentiels à la «radicalisation».

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Le contraste est saisissant. En 2006, la résolution qu’adoptait à l’unanimité l’Assemblée générale de l’ONU afin de combattre le terrorisme était truffée de termes guerriers et de promesses de mesures de coercition. Dix ans plus tard, une même unanimité des Etats, mais un ton radicalement différend dans le «plan d’action pour la prévention de l’extrémisme violent» élaboré par le secrétaire général de l’ONU, Ban Ki-moon, et qui servira de base à la conférence de Genève. Ici, il est aussi question de «lutte», certes, mais contre les inégalités, la marginalisation et les discriminations. Il est fait référence au «mécontentement» d’une partie de la jeunesse, à l’absence d’espoir, à la mauvaise gouvernance et aux conflits non réglés. Rien de moins qu’un changement de paradigme.

«Quinze ans après les attentats du 11 septembre, nous devons mettre toutes les questions sur la table», s’exclame Jehangir Khan, directeur du Centre des Nations unies pour la lutte contre le terrorisme. Selon lui, le terrorisme a lancé «un assaut direct» contre l’ONU elle-même et contre les valeurs qu’elle incarne. «Nous ne pouvons plus nous permettre de poursuivre sur le mode «business as usual», insiste le responsable, d’origine pakistanaise. Potentiellement, aucun endroit du monde n’est aujourd’hui à l’abri de cette menace.»

Voilà quelque temps que le chef de la diplomatie suisse, Didier Burkhalter, est sur la même longueur d’onde. «Prévenir l’extrémisme violent est l’une des tâches principales de notre génération en matière de politique étrangère», affirmait-il l’année dernière à New York devant le vice-président américain Joe Biden. Sans le dire, la diplomatie suisse, qui parraine la conférence de Genève, n’est pas mécontente d’éloigner un peu les débats des Etats-Unis, un pays qui mène la coalition militaire internationale contre Daech en Syrie et en Irak et qui, par son invasion militaire de l’Irak en 2003 n’est pas étranger à l’explosion du phénomène djihadiste.

Une nouvelle approche face au terrorisme

Couper les tentations terroristes à leur racine, ce n’est pas rien. Une ambition colossale, qui passe pratiquement par une sorte de refondation des Nations unies elles-mêmes, semble suggérer Jehangir Khan. «L’ONU a été créée il y a 70 ans contre un autre extrémisme, celui du nazisme, rappelle le responsable. Aujourd’hui, nous devons démontrer que le monde entier est uni face à cette nouvelle menace.» A terme, chaque Etat est chargé de présenter son propre plan national visant à mobiliser sa population contre l’extrémisme, et plaçant au premier rang les jeunes, les femmes et les organisations représentant la société civile. L’ONU donne une piste: il s’agit de «mettre à profit l’idéalisme, la créativité et l’énergie de ceux qui se sentent exclus, en particulier les jeunes.» Bon élève, la Suisse présentera son propre plan de politique étrangère à cet égard dès vendredi.

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Cette nouvelle approche prônée par l’ONU sonne comme un aveu de faillite de quinze ans de «guerre contre le terrorisme». Alors que la tendance est plutôt à couper dans les budgets consacrés au développement au profit des mesures sécuritaires, les réticences risquent fort d’être à la mesure. Il y a quelques semaines, le Premier ministre français Manuel Valls, dont le pays est «en guerre» contre Daech, avait cette formule: «Expliquer le djihadisme, c’est déjà vouloir un peu excuser.» Aujourd’hui, les Nations unies lui donnent tort.

Mais les réserves ne s’arrêtent pas là. Faute d’accord, les Etats ont jusqu’ici refusé de définir ce qu’ils entendent précisément par «extrémisme violent». Certains pays musulmans, de leur côté, voient poindre un possible «regain de l’islamophobie» derrière cette initiative. D’autres soulèvent le risque d’un éventuel effet pervers: se concentrer sur des personnes perçues comme des djihadistes potentiels, même s’il s’agit officiellement de les arracher à l’extrémisme, n’est-ce pas la meilleure manière de les signaler aux services de renseignement et à la police?

«Nous avons tous une bonne idée de ce que représente une violence inacceptable, assure Stephan Husy, ambassadeur suisse chargé de la lutte contre le terrorisme. Mais c’est à chaque pays de définir exactement quels sont les problèmes dans des contextes donnés, avant même que les gens soient tentés par la radicalisation.» Jehangir Khan est plus direct: «Ceci est un nouveau cocktail Molotov que les terroristes utilisent pour recruter et radicaliser les jeunes, lance-t-il en brandissant un téléphone portable. Nous devons nous servir de ce Plan d’action pour mobiliser les jeunes d’une manière positive. Après tout, il ne faut pas oublier qu’ils sont les atouts des sociétés de demain.»