«Un pic alpin dont la zone euro ferait bien de s’inspirer». C’est sous ce titre provocateur que l’ancien chef du bureau bruxellois du Financial Times, Tony Barber, a, le 25 novembre dernier, passé en revue dans une chronique ce que le «modèle suisse» pourrait apporter à l’Union européenne. Sa liste? Une dette publique maîtrisée, une décentralisation étendue… et une Banque nationale capable d’accoucher, avec son taux de change plancher entre le franc et l’euro, du fameux «big bazooka» sur lequel la zone euro cogite désespérément…

Le Financial Times, quasi-journal officiel des eurocrates à Bruxelles, n’est pourtant pas tendre avec la Suisse et sa place financière rivale. Trois jours plus tard, le 28 novembre, le quotidien des affaires de la «City» a d’ailleurs appelé, dans un éditorial, à une renégociation de l’accord récemment signé entre Berne et Londres, estimant que celui-ci «favorise trop ceux qui trichent avec le fisc». N’empêche: l’idée du modèle helvétique fait son chemin. Micheline Calmy-Rey, qui l’a inlassablement défendu lors de ses étapes dans la capitale belge, au risque d’irriter sérieusement ses interlocuteurs, peut en tirer satisfaction. Idem pour Philip Hildenbrand, le président de la BNS salué début décembre par l’agence Reuters sous le titre «un modèle suisse pour les euro-obligations»: «L’action de la Banque nationale suisse, en septembre, fournit le parfait mode d’emploi d’une intervention à succès», soulignait alors l’agence d’information anglo-saxonne.

Le clash entre David Cameron et ses homologues, lors du dernier Conseil européen à Bruxelles, a relancé le débat au-delà du «big bazooka» financier. Pourquoi ne pas imaginer, affirment depuis lors les vétérans des institutions communautaires, un rôle redéfini «à la Suisse» pour le Royaume-Uni? Une forêt d’accords bilatéraux, dont le but principal serait d’arrimer l’accès britannique au marché unique, pourrait en cas de rupture remplacer l’actuelle intégration à l’UE à géométrie variable, assortie d’un «opt-out» (dérogation) sur l’Espace Schengen, l’euro et la Charte des droits fondamentaux annexée au Traité de Lisbonne. On imagine la séquence: la zone euro, refondée avec plusieurs autres pays membres, avance dans le sens promis d’un plus grand fédéralisme budgétaire. Le débat politique britannique sur l’Europe s’envenime et pousse le gouvernement à organiser un référendum sur le maintien dans l’Union. La réponse est négative. Tout doit être défait. Vers quel modèle se tourner alors, sinon celui de l’Espace économique européen, aux côtés de la Norvège et du Liechtenstein, ou celui du pays tiers partenaire qu’est la Suisse?

Tout cela, évidemment, est de la politique-fiction. Et pourtant! Un nouveau caillou helvético-britannique est ces jours-ci posé au Parlement européen par la candidature de la libérale Diana Wallis à la présidence de l’institution. Celle-ci, vibrant défenseur de l’intégration de son pays dans l’Union, est l’une des parlementaires les mieux informées sur la Confédération et son statut si particulier. Elle a, pendant des années, présidé la commission du Parlement chargée des relations avec la Confédération et les pays de l’Association européenne de libre-échange. Un modèle helvétique pour Londres: «Je me demande parfois, à entendre mes collègues conservateurs, s’ils n’ont pas pris des leçons de souverainisme aigu à l’UDC», souriait-elle au printemps 2011, en marge d’un discours prononcé à l’invitation de la Chambre de commerce suisse à Bruxelles.

Retour à la chronique de Tony Barber, dans le Financial Times. «Plus la crise de la dette s’intensifie, poursuit l’auteur, plus certains leaders européens sont convaincus que la survie de la zone euro comme entité unie dépend de leur capacité à prendre des décisions rapides et concluantes en matière d’intégration budgétaire et politique. Peut-être que les Suisses pourraient leur enseigner une ou deux leçons sur la meilleure façon de gérer une Union politiquement décentralisée, mais économiquement efficace et disciplinée sur le plan budgétaire, qui intègre différentes communautés?»

La Confédération, qui avait invité en juin dernier le président du Parlement européen sortant, Jerzy Buzek (dont le successeur, malgré la tentative de Diana Wallis, devrait être le socialiste allemand Martin Schulz), et tout un groupe de parlementaires, pourrait donc maintenant rééditer l’opération en conviant à Berne les ministres des Affaires européennes des Vingt-Sept, ou tout au moins des vingt-six pays décidés à «aller de l’avant». A l’heure où le commissaire européen chargé de la Fiscalité Algirdas Semeta s’apprête à prendre position contre les accords fiscaux «Rubik», et au moment où la relance des accords bilatéraux Suisse-UE bute toujours sur les questions institutionnelles, la contre-offensive politique helvétique permettrait au moins aux eurosceptiques britanniques de savoir ce qu’un pays tiers doit relever comme défi pour exister, au cœur géographique de l’Union. FIN

N.B.: Autre maillon helvétique: le juriste suisse Carl Baudenbacher, président de la Cour de l’AELE au nom du Liechtenstein, vient d’être réélu. Son plaidoyer pour un rattachement de la Suisse à cette institution va donc se poursuivre…