Brita Haji Hassan en a assez des «grands discours». Le «maire» de ce qui reste de la partie rebelle d’Alep réclame de l’aide, de toute urgence. «Une solution est encore possible, soulignait-il jeudi à Genève, accueilli par les autorités de la Ville. Mais elle doit être apportée par des gens courageux et humains.»

En 2013, Haji Hassan a été élu président du Conseil local d’Alep-Est, cette partie de la ville qui échappe depuis quatre ans au contrôle du gouvernement de Damas. Mais c’est de l’étranger qu’il assiste à la dernière agonie de ces quartiers et des institutions municipales qu’ils ont mises en place. En juillet dernier, le maire a été blessé sur la seule route qui reliait l’enclave à la Turquie, dite du Castello. Entre-temps, le siège a rendu impossible pour lui toute idée de retour.

Il fait le bilan de l’offensive sans merci qui s’est abattue sur ces quartiers: en trois semaines, les forces alliées au président Bachar el-Assad ont repris les trois-quarts de l’enclave rebelle (y compris la vieille ville d’Alep); il y aurait, selon lui, plus de 800 morts et de 300 blessés; 150 000 personnes seraient désormais assiégées dans les quelques kilomètres carrés qu’il reste à reconquérir à l’armée syrienne, et aux différentes milices chiites qui mènent les opérations, encadrées d’officiers russes.

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«Arrêter la guerre»

En France, «pays des révolutions et des libertés» où il était ces derniers jours, Brita Haji Hassan n’a obtenu qu’une vague promesse de la part de certains députés de tenter de se rendre bientôt à Alep-Est. A l’égard de la Suisse, «pays de la paix», le maire a des demandes précises: qu’elle envoie des «observateurs neutres», afin de permettre l’évacuation des blessés à travers un corridor humanitaire, et de garantir l’arrivée de vivres et de matériel médical. Afin, résume-t-il, «d’arrêter la guerre».

Jeudi soir, le Département fédéral des Affaires étrangères (DFAE) n’était pas en mesure de confirmer que l’homme obtiendrait un rendez-vous à Berne.

Ce vendredi soir, il tiendra une conférence à Genève, au palais Eynard.

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Soumise à de très violents bombardements, la population civile est sur un volcan. Quelque 50 000 personnes auraient réussi jusqu’ici à rejoindre les quartiers gouvernementaux ou kurdes, malgré les feux croisés, malgré l’intensité des bombardements et malgré les craintes d’être arrêté ou tué une fois arrivé dans les zones loyales à Bachar el-Assad. «Tous ceux qui restent attendent la mort, résume le maire. Ils n’ont plus de nourriture, les corps restent dans les rues faute de pouvoir être enterrés, les victimes se comptent par dizaines sous les décombres des immeubles…» Selon Haji Hassan, «le mot même de catastrophe est insignifiant par rapport à ce qui est en train de se passer.»

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«Amertume» de l’ONU

L’ONU n’est pas loin de décrire un tableau tout aussi apocalyptique. Au Palais des Nations, Jan Egeland, conseiller de Staffan de Mistura sur les questions humanitaires, disait jeudi son «amertume». «Nous n’avons même pas pu évacuer les blessés», constatait-il en évoquant les négociations parmi les plus «frustrantes» de sa longue carrière dans l’humanitaire.

Damas, Moscou et Téhéran mettent en avant la lutte contre le terrorisme pour justifier leur offensive. L’organisation de l’État islamique (Daech) n’est pas présente à Alep, où elle a été défaite par… la rébellion à la fin 2013. «C’est le 13 décembre 2013, le jour même où Daech a été chassé que le premier baril d’explosifs (largué par les hélicoptères syriens, ndlr) est tombé sur Alep», rappelle Haji Hassan. L’ONU estime pourtant que quelque 900 combattants de l’ex-Front Al Nusra, lié à Al Qaida, sont présents dans la ville. Un chiffre que Haji Hassan ramène à «200 ou 300». «L’essentiel des combattants, affirme-t-il, sont des Syriens qui ont pris les armes contre le régime pour défendre leur ville après que leur mère, leur père ou leur sœur ont été tués. Ils n’ont rien à voir avec des terroristes.»

«Le monde regarde le massacre, en silence»

L’établissement d’un couloir humanitaire, comme le rêve Brita Haji Hassan sous une supervision suisse? Elle demanderait, au minimum, le respect d’une trêve dans les combats, souligne l’ONU, une perspective à laquelle s’oppose le régime de Damas mais également la diplomatie russe. Et même si une évacuation devait avoir lieu, où iraient les déplacés, considérés pour beaucoup comme des ennemis? Idlib, la dernière grande ville tenue par l’opposition après Alep, s’est déclarée incapable d’en accueillir davantage, a confié Jan Egeland. Il faudra voir ailleurs.

«Faut-il négocier la survie des êtres humains?», interrogeait encore le maire d’Alep-Est. «Nous réclamons une aide aux civils au nom de l’humanité, au-delà de tout intérêt politique des Etats. Mais le monde ne veut rien entendre. Il regarde le massacre, en silence.»