La terre a de nouveau tremblé en Haïti, provoquant un mouvement de panique dans les rues de Port-au-Prince. C’est dans ce contexte difficile, incertain et chaotique que l’aide internationale commence à affluer. Et la Suisse ne reste pas inactive. La Chaîne du bonheur organise ce jeudi une journée nationale de solidarité en faveur des victimes du tremblement de terre (voir encadré) et compte sur l’élan de générosité des Suisses. Mais que font les équipes qui travaillent déjà sur place?

Une polémique a été amorcée lorsque Toni Frisch, le directeur suppléant de la Direction du développement et de la coopération (DDC) et patron de l’Aide humanitaire, a décidé de ne pas envoyer les spécialistes de la chaîne de sauvetage en Haïti. Quoi? Pas de secouristes suisses sur place avec leurs chiens pour tenter de sauver des gens des décombres? La décision a immédiatement provoqué des commentaires agacés. Et suscité des frustrations chez les principaux concernés. D’autant plus que, cinq jours après le séisme, des personnes ont encore été sorties vivantes des décombres.

Mais Toni Frisch n’en démord pas: pour être efficaces, les quelque 100 secouristes de la chaîne et les 18 chiens de catastrophe auraient dû être déployés dans les 36 heures qui ont suivi le tremblement de terre, par le biais de six hélicoptères. Or, l’aéroport de Port-au-Prince était dans un premier temps fermé. Autre argument pour justifier cette décision de non-engagement prise rapidement: d’autres secouristes étaient déjà sur le terrain et les conditions de transport restaient précaires même une fois l’aéroport rouvert.

En passant par Saint-Domingue, les secouristes suisses seraient arrivés «trop tard», a déclaré à plusieurs reprises Toni Frisch. L’aspect sécuritaire a aussi pesé dans la balance. L’idée jusqu’ici taboue de protéger les troupes humanitaires par des gens armés commence d’ailleurs à faire son chemin au sein de la DDC.

«C’est la décision la plus difficile que j’ai dû prendre.» Voilà comment le patron de l’Aide humanitaire, conscient qu’il serait critiqué, commente aujourd’hui sa réaction. Une décision difficile, impopulaire, un peu vite interprétée par certains comme un manque de solidarité. Toni Frisch n’a pas arrangé les choses en évoquant aussi, un peu maladroitement, des arguments financiers. Lars Knuchel, responsable de l’information aux Affaires étrangères, tempère: «Les questions financières ne sont pas au premier rang lorsqu’il s’agit de prendre ce genre de décision. Chacun est conscient à tout moment que des vies humaines sont en jeu. Il s’agit cependant de veiller à ce que l’argent engagé sauve le plus de vies possible.» Voilà le nœud du problème.

Pour y parvenir, Berne a préféré la stratégie d’une aide mieux ciblée et plus durable à celle d’un engagement massif, immédiat, spectaculaire mais à l’efficacité discutable. Si la Confédération a renoncé à engager la chaîne de sauvetage le 13 janvier au soir, elle a néanmoins réagi très rapidement, ce que beaucoup semblent oublier.

Une première équipe d’aide d’urgence de six personnes est partie dans les heures qui ont suivi le séisme à bord d’un avion de la Rega. Le lendemain, c’est un groupe d’une quinzaine de spécialistes qui s’est envolé de Suisse pour Haïti. D’autres ont suivi. Trente tonnes de matériel pour secourir 10 000 à 15 000 personnes sont en cours de distribution. Un deuxième avion transportant 35 tonnes devrait bientôt arriver et un troisième partira la semaine prochaine de Suisse.

Aujourd’hui, une cinquantaine de Suisses, répartis en quatre équipes, travaillent d’arrache-pied en Haïti. Une équipe médicale, des techniciens en assainissement des eaux et de l’hygiène, des architectes et ingénieurs chargés de la reconstruction et des spécialistes en logistique. Leur engagement a dès le départ été envisagé en étroite coordination avec l’ONU et le CICR notamment.

«Ces spécialistes, qui travaillent bien sûr dans l’urgence mais aussi sur le plus long terme, sont probablement quatre fois plus efficaces que des secouristes de la chaîne qui auraient peut-être pu retrouver une ou deux personnes vivantes, si l’on se réfère à ce qu’ont réussi à faire les autres sauveteurs ces derniers jours», souligne un Suisse contacté sur place. Une analyse partagée par Rony Brauman, ancien président de Médecins sans frontières. Hier, interrogé sur le plateau d’Infrarouge, il a qualifié la décision de Toni Frisch de «sage» et de «courageuse». Pour rappel, en octobre dernier, 120 sauveteurs de la chaîne suisse de secours avaient été envoyés en Indonésie après un violent séisme. Mais une centaine d’heures d’intervention plus tard, leur bilan était maigre: ils n’étaient parvenus à retirer que dix cadavres des décombres.

Le montant de l’aide d’urgence de la Confédération pour Haïti se monte actuellement à plus de 7,5 millions de francs, contributions à l’ONU, au CICR et à la Croix-Rouge comprises. La Suisse est également très présente via des ONG telles Terre des hommes, Caritas ou l’Armée du salut, toutes partenaires de la Chaîne du bonheur.