Micheline Calmy-Rey a de la chance: grâce à la reprise imminente des négociations entre les grandes puissances et l’Iran à Genève conduites par l’Union européenne, la cheffe du Département fédéral des affaires étrangères pourra bientôt y rencontrer de nouveau Catherine Ashton, la haute représentante pour les Affaires étrangères de l’UE.

Boutade? Pas tant que ça. Les deux dames, qui se connaissent et se sont rencontrées plusieurs fois, ont intérêt à profiter au maximum des coïncidences d’agenda pour discuter, notamment, des questions bilatérales. Mme Ashton n’a en effet guère de temps à consacrer à ce dossier pointu et complexe, qu’elle ne maîtrise d’ailleurs pas.

A la fois successeur de Benita Ferrero-Waldner – l’ex-commissaire européenne aux Relations extérieures qui était l’interlocutrice en chef de Berne pour les relations Suisse-UE – et de Javier Solana – l’ex haut représentant de l’Union avec qui Micheline Calmy-Rey parlait opérations de paix, Iran et Proche-Orient – la Britannique est pour le moins éloignée des préoccupations helvétiques. «C’est un vrai problème. L’espace de dialogue s’est rétréci», reconnaissait à ce propos Micheline Calmy-Rey avant de prononcer son discours pour le 50e anniversaire de la mission suisse à Bruxelles.

La question du rôle que devrait, en théorie, jouer Catherine Ashton dans la donne bilatérale se pose avec acuité pour trois raisons. D’abord, parce que le service européen d’action extérieure qu’elle dirige fêtera le 1er décembre son premier anniversaire, même si sa création administrative remonte au 26 juillet 2010, après l’accord survenu entre le Parlement, la Commission et le Conseil (représentant les pays membres). Ensuite, parce que le prochain Conseil des ministres des Affaires étrangères, le 13 décembre prochain, doit approuver le projet de conclusions sur les relations Suisse-UE considéré comme la réponse des Vingt-Sept au rapport Europe du Conseil fédéral. Enfin, parce que Catherine Ashton est, un an après sa nomination surprise, sous le feu des critiques. Pressée d’exister sur la scène internationale, on voit donc mal la haute représentante consacrer du temps, et de l’énergie, à ce dossier politiquement empoisonné des bilatérales.

Une excellente étude de la Fondation Robert Schuman «Le Service européen pour l’action extérieure», donne, en six pages, une idée du chantier et du casse-tête que celui-ci va entraîner pour la Suisse. A commencer par les conséquences du grand chambardement humain en cours: les fonctionnaires de la Relex, la direction extérieure de la Commission avec laquelle le Bureau de l’intégration du DFAE est habitué à négocier, ne seront plus maîtres à bord du navire dont la principale innovation est d’intégrer environ un tiers de diplomates des Etats-membres. Les «communautaires» constitueront encore environ 60% des 1500 diplomates que comptera le service. Mais la donne changera. Y compris dans les capitales des pays tiers où, précise l’étude de la Fondation Robert Schuman, «les délégations de l’Union assureront la plupart du temps les tâches des anciennes présidences tournantes (démarches auprès des autorités, préparation des rapports des chefs de délégation, présidence des réunions des ambassades de l’UE)…»

Les dominos ont commencé à basculer. Sous les ordres de Catherine Ashton, le nouveau patron du SEAE est un diplomate français, ex-ambassadeur à Washington: Pierre Vimont. Bien connu à Bruxelles où il fut représentant permanent de la France, l’homme a une excellente réputation de négociateur. Mais là aussi, cela signifiera des changements pour la Suisse. Autre complication: la présidence tournante – assumée jusque fin 2010 par la Belgique, puis par la Hongrie et la Pologne en 2011 – garde la mainmise sur les instances préparatoires des décisions (comité des représentants permanents, groupes de travail comme celui sur les pays de l’Association européenne de libre-échange…).

Bref, la géographie bilatérale n’est plus ce qu’elle était. Tant mieux peut-être, puisque les relations Suisse-UE sont à la recherche d’un nouveau dynamisme. Mais au vu de l’année électorale helvétique, et des convulsions attendues illustrées, déjà, par le dépôt d’une initiative pour un moratoire sur l’adhésion à l’UE, ces complications pourraient bien, aussi, entraîner quelques psychodrames.