«De Rome, je peux vous le dire. Je trouve que la procédure mise en place en Suisse est un modèle», avance Jacques Nuoffer. Alors que le Vatican inaugure sa conférence consacrée à la protection des mineurs, le président du groupe «Soutien aux personnes abusées dans une relation d’autorité religieuse», Jacques Nuoffer, a fait le déplacement pour rencontrer ses alter ego.

Ils sont là pour discuter des mesures prises dans chaque pays. Tous veulent mettre la pression sur le clergé catholique. Les victimes de l’Eglise sont en effet présentes partout. La Suisse n’y fait pas exception. Quelque 300 plaintes ont été déposées entre 2010 et 2017.

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Prise de conscience

En Suisse, il y a pourtant eu de nombreux changements ces dernières années. «A l’époque, quand j’ai déposé ma plainte, l’Eglise déplaçait les dossiers comme elle déplaçait les prêtres. Rien n’aboutissait», témoigne-t-il. Mais entre-temps, une commission neutre et indépendante de l’Eglise a été mise en place: la Cecar. Elle permet aux victimes de témoigner, d’être écoutées et d’obtenir un dédommagement. 

Une première: «C’est le seul pays où les victimes qui ne veulent plus avoir affaire à l’Eglise peuvent témoigner et obtenir réparation», explique Jacques Nuoffer. Un fonds de réparation a été mis sur pied fin 2016 par la Conférence des évêques suisses. Plus d’un million de francs d’indemnisation ont déjà été versés.

«Les victimes peuvent aussi demander à parler à l’évêque. Cela leur fait du bien qu’un représentant de l’Eglise reconnaisse la responsabilité de l’institution et leur dise qu’elles ne sont pas coupables», déclare Laure-Christine Grandjean, porte-parole du diocèse Lausanne, Genève, Fribourg (LGF). Mais «la prise de conscience dépend encore beaucoup de l’évêque car l’Eglise est décentralisée. Et on voit que certains évêques n’ont encore rien appris», juge l’abbé Dominique Rimaz, prêtre sous la juridiction du diocèse LGF.

Prévention externalisée

Avec le soutien du prêtre, l’évêque de son diocèse a pris les choses en main: «Mgr Morerod a rencontré les victimes, il a entendu leur cri», assure-t-il. Arrivé en fonction en 2011, il a rapidement rendu obligatoires les cours de préventions pour tous les agents pastoraux. Les cours sont donnés par des psychologues externes à l’Eglise. «Le but est de protéger les enfants mais aussi les prêtres. Et cela, sans tomber dans la psychose», explique Marco Tuberoso, responsable prévention. Pour ce psychologue, «la majorité des diocèses en Suisse a pris cette question très au sérieux, au point de devenir un modèle».

La plupart des dénonciations concernent des abus qui ont eu lieu il y a longtemps. Les actes sont donc prescrits par la justice civile. Les abuseurs sont souvent morts. Mais ceux qui sont encore en vie sont alors soumis au droit canonique. Ils sont jugés à Rome pour éviter toute collusion. «La plus grosse sanction est le retour à la vie laïque. Ils n’ont plus le doit de prononcer de messes. On s’assure aussi qu’ils ne rentrent plus en contact avec des enfants», explique Joseph Bonnemain, secrétaire d’une commission d’experts au sein de la Conférence des évêques suisses.

Malgré ces mesures, une trentaine de plaintes ont été déposées pour des abus sexuels perpétrés entre 2011 et 2017. Joseph Bonnemain nuance: «Dans presque tous ces cas, ce sont des problèmes de blagues sexistes, de manque de distance, d’insinuations déplacées. Mais je n’exclus pas la possibilité d’agressions plus graves qui nous sont restées inconnues. Car d’après mon expérience, les victimes sont souffrantes et n’ont donc pas la force de s’exprimer directement après les faits.»