Proche-Orient

Les Suisses d’Israël face aux élections du 17 septembre

Quelque 20 200 Suisses vivent en Israël. En quittant la Confédération, ils ont emporté dans leurs valises un goût du compromis mis à l’épreuve par les législatives israéliennes. Nous avons posé trois questions à six d’entre eux

Pour s’excuser de leur propension au chaos, les Israéliens ont une expression: «Ce n’est pas la Suisse.» La paix helvétique fait rêver et, pourtant, des centaines de Suisses ont posé leurs valises en Israël. Souvent par idéal religieux, y vivre étant une mitzva (bonne action) pour de nombreux courants du judaïsme. Les Suisses sont aujourd’hui 20 200 en Israël et Cisjordanie, presque autant que les Juifs vivant en Suisse (23 452 en 2017, source OFS).

Une population faite d’ultra-orthodoxes transmettant la nationalité par tradition familiale et d’émigrants «venus avec de bons moyens financiers et bien préparés, contrairement à certains Français fuyant un pays perçu comme menaçant», précise Laurent Schwed, un entrepreneur lausannois qui vit en Israël pour la qualité du suivi de son fils autiste.

Pourquoi ont-ils fait l’alya, cette «montée» en Israël parfois si ardue? Que gardent-ils de suisse? Et comment perçoivent-ils la démocratie israélienne, à cinq jours d’une élection test?

Les réponses de six d’entre eux à ces trois questions.

Jean-Marc Liling, analyste dans la high-tech et avocat spécialiste du droit d’asile. Originaire de Genève et religieux, de gauche, il a émigré en 1994.

«J’ai toujours été inspiré par Israël. Y arriver peu avant l’assassinat du premier ministre Yitzhak Rabin a provoqué chez moi de profondes interrogations. Ce pays est un adolescent aux prises avec des douleurs de croissance que la droite religieuse ne prend pas assez en compte.»

«La bonne volonté et le pragmatisme, voilà les qualités suisses que j’essaie d’exprimer ici en agissant dans la société civile, conscient que le leader providentiel que j’espérais pour ce pays ne viendra pas.»

«Netanyahou est un manipulateur. Ni lui ni personne n’ont parlé des défis qui attendent Israël ces cinquante prochaines années. Sa fin politique est proche, mais le mal qu’il a fait aux institutions est durable.»

Karin Bloch, art-thérapeute. Originaire de Zurich et non-religieuse, plutôt à gauche, elle a émigré en 2003. Elle est la présidente de la communauté suisse en Israël (CSI).

«Ce pays a toujours été une grande question dans notre vie. Nous voulions voir comment notre vie spirituelle se développerait à son contact. Il nous a fallu du temps pour nous sentir chez nous à cause de la langue.»

«J’ai grandi dans un pays profondément démocratique et j’essaie d’exprimer cette valeur en m’intéressant aux autres et en dialoguant avec tous.»

«J’ai envie de dire: organiser des élections, c’est très bien, mais ce n’est qu’une petite partie de ce qu’est réellement une démocratie… Je cherche à rester optimiste sur le devenir de ce pays, mais ça n’est pas évident!»

Zehorit Tzfira-Horn, chercheuse en essais cliniques. Originaire de Zurich et juive traditionaliste, elle vote Likoud et vit en Israël depuis 1991.

«Née dans une famille non religieuse, j’ai toujours voulu explorer mon identité et vivre avec des Juifs. Mais je suis très attachée à la Suisse et je n’ai jamais exclu de retourner y vivre un jour. J’aime avoir le choix.»

«J’étais très polie quand je suis arrivée… et je le suis restée! Je me rappelle avoir attendu un falafel une demi-heure parce que tout le monde me passait devant. Ici, tout fonctionne à la houtzpa, au culot. Pour un Suisse, c’est déconcertant.»

«Netanyahou est le meilleur premier ministre qu’Israël ait jamais eu. Dans un environnement aussi instable et hostile, il est le seul capable de défendre notre Etat démocratique.»

Raphael Bitterli, responsable des ventes dans la start-up de cybersécurité Checkpoint et officier de l’armée israélienne. Originaire de Pfeffingen (Bâle-Campagne), il vote au centre.

«Après une enfance dans une famille suisse typique, j’ai voulu en savoir plus sur ma judéité et, de fil en aiguille, j’ai trouvé un sens à mon engagement personnel et militaire ici.»

«Chercher le compromis et tenter de connaître l’autre, voilà des qualités suisses qui m’ont beaucoup servi lorsque j’étais en contact avec des Palestiniens. Ma façon de percevoir la vie publique et d’organiser la mienne est certainement très helvétique aussi!»

«Voter ici se résume à répondre à deux questions: religieux ou non? Pour ou contre les colonies? Le débat démocratique est bien plus pauvre qu’en Suisse, sans compter qu’ici les compétences comptent davantage que la vision.»

Julien Pellet, libraire à Vice-Versa (Jérusalem). Originaire de Lausanne, ce religieux sioniste, qui votait à gauche en Suisse, peine à se situer politiquement en Israël, où il vit depuis 2014 après un premier essai de deux ans.

«Je suis beaucoup plus Suisse que je ne le pensais et la désorganisation qui règne ici me pèse. La rencontre avec ma femme, une Israélienne d’origine française, m’a beaucoup aidé, même si c’est toujours difficile.»

«Très attaché aux compromis, je suis mis ici à rude épreuve! Tout est décidé pour quatre ans en une élection, la campagne est sectaire, le système pousse à voter utile et non par conviction et aucun parti ne me représente, moi qui suis à gauche sur le social et à droite sur la sécurité.»

«On ne peut pas dire qu’Israël n’est pas démocratique, mais il y a plusieurs niveaux dans la démocratie et on n’est pas au plus élevé.»

Shaoul David Botschko, rabbin à la tête d’une école religieuse pour hommes dans la colonie de Kochav Yaakov en Cisjordanie, fils et petit-fils des dirigeants de la yechiva de Montreux. En Israël depuis 1994, il refuse de donner son orientation politique.

«J’ai fait toutes mes écoles en Suisse mais, même si j’y étais très heureux, j’ai toujours été tourné vers Israël, qui est la patrie du peuple juif.»

«Ce que je garde de la Suisse, c’est l’envie de trouver un consensus pour pouvoir vivre ensemble, de rassembler. On devrait davantage s’en inspirer en Israël. Et puis, je garde un peu l’accent vaudois…»

«Les Israéliens sont plus unis que ce que les médias prétendent. Il n’est pas une famille où toutes les opinions ne soient représentées: la réalité est plus forte que l’idéologie. Je ne m’inquiète donc pas du résultat des élections.»

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