Blanchiment

«Les Suisses doivent se protéger contre l’argent criminel venant de Russie»

Alexeï Navalny, le principal opposant à Vladimir Poutine, demande l'ouverture d'une enquête contre le fils du procureur général russe, qui réside dans le canton de Vaud

Leader de l’opposition russe, Alexeï Navalny espère que la société civile suisse fera pression pour que des poursuites soient engagés contre des hauts fonctionnaires associés de son pays associés au crime organisé. Il a collaboré à un documentaire qui sera prochainement diffusé en anglais et en français et qui dénonce l'enrichissement du fils du procureur général de Russie, Artiom Tchaïka, résident du canton de Vaud.

Lire aussi: Le fils du procureur général russe traqué dans son refuge vaudois

Le Temps: Vous affirmez que l’un des fils du procureur général blanchirait son argent en Suisse. Qu’attendez vous des autorités suisses ?

Alexeï Navalny: Ce film est important pour le public suisse parce qu’il ne s’agit pas simplement de corruption domestique russe. Cette affaire montre que les Suisses sont sans défense devant l’exportation de la corruption venant de Russie. Nous n’attendons pas de la Suisse qu’elle nous protège, mais qu’elle protège ses propres citoyens contre les criminels. Si des mesures idoines sont prises, cela nous aidera dans notre combat contre la corruption.

– Votre enquête profère des accusations particulièrement graves, y compris de meurtre… 

– C’est l'une des raisons pour lesquelles le film a eu une grande résonance en Russie, 5 millions de vues. C’est un des rares exemples d’affaires passant à travers la censure. Poutine et Iouri Tchaïka [le procureur général russe, ndlr] ont été contraints de réagir publiquement. C’est lié au fait que la base légale de ses accusations est solide. Les liens entre le clan Tchaïka et la bande de Tsapok (criminels emprisonnés pour une dizaine de meurtres) sont indiscutables, car ils s’appuient sur le registre du commerce (une partenaire en affaires d’Artiom Tchaïka [fils du procureur général] apparaît comme co-actionnaire d’une société appartenant à la famille Tsapok). C'est irréfutable: le bureau du procureur est lié aux bandits. Quant au meurtre d’Irkoutsk, dont nous accusons Artiom Tchaïka, cela nécessite une enquête plus approfondie. Mais il y a des faits concrets. Un beau jour le patron d’une société de transport fluvial dénonce des menaces proférées contre lui par Artiom Tchaïka, le lendemain il est retrouvé pendu [et l’entreprise fluviale passe sous le contrôle de Tchaïka]. L’expertise médicale conclut qu’il n’a pu se pendre lui-même. Il me semble que ce sont des bases solides pour les forces de l’ordre entreprennent une enquête. Mais le procureur général bloque l’enquête, ce qui nourrit aussi notre thèse. Cette histoire montre que le parquet est lié à la bande Tsapok, que le fils du procureur général, celui qui est résident suisse est directement lié à des morts suspectes à Irkoutsk.

– Mais la justice suisse ne peut enquêter sur des meurtres qui se sont déroulés en Russie!

– Nous ne demandons pas que la justice suisse mène une enquête sur la mort suspecte d’Irkoutsk. Mais nous estimons que les éléments que nous avons compilés sont suffisamment solides pour que la justice suisse se penche sur cet argent d’origine trouble et probablement blanchi en Suisse. Avez-vous besoin d’avoir de tels résidents parmi vous ? Ils [les Tchaïka] n’ont pas seulement acheté des propriétés immobilières en Suisse, ils mènent aussi des affaires par le biais d’un juriste suisse.

La justice suisse est régulièrement amenée à s’interroger sur la provenance de fonds douteux. Mais il y a une différence nette entre ce qui relève des délits des «cols blancs» et les Tsapok. C’est pourquoi nous avons écrit aux députés des cantons de Vaud et de Genève. Nous souhaitons que les autorités suisses changent leur attitude sur ce dossier. Ce n’est pas simplement de l’argent sale, c’est de l’argent tâché de sang, lié à des assassinats. La Suisse ne devrait pas accorder de permis de séjour aux Tchaïka. Il faut que la société civile suisse fasse pression sur la justice pour qu’une enquête soit ouverte. Seule la pression permettra de faire avancer les choses

– La Suisse représente-t-elle toujours un havre pour l’argent sale russe? Joue-t-elle un rôle clé pour l’élite russe?

– La loi suisse la confidentialité bancaire plaît en Russie. Elle est très pratique pour les grandes fortunes russes. La richesse en Russie est aujourd’hui concentrée principalement entre les mains des hauts fonctionnaires. Ils ont besoin d’une juridiction leur permettant de conserver cette richesse en secret. La Suisse était et demeure le principale havre pour la classe dirigeante russe. 

– Les dirigeants occidentaux prêtent-ils suffisamment attention aux processus politiques internes en Russie ?

– Leur attention est insuffisante, mais je vois bien que les dirigeants étrangers font face à des problèmes plus cruciaux: Poutine a déclenché une guerre en Europe. Sur fond d’annexion de la péninsule [de Crimée] les questions de droits de l’hommes passent au second plan. Ils sont désormais concentrés sur la résolution d’un conflit. ll existait une opinion très répandue en Europe et en particulier en Suisse selon laquelle «Poutine nous crée des problèmes, mais mieux vaut Poutine qu’autre chose car il contrôle la situation, l’arme nucléaire, ne prend pas de décisions brusques et inattendue. A sa place risque d’apparaître un nationaliste impérialiste capable de mettre le feu aux poudres.» Or, on s’aperçoit aujourd’hui que c’est justement ce que fait Poutine.

Il agitait le spectre du nationalisme pour se faire passer pour un modéré, et le voilà qui joue le rôle du nationaliste. Il y a quelque chose d’ironique dans ce processus, car les hauts fonctionnaires du Kremlin ont longtemps tenté de me dépeindre auprès de leurs collègues occidentaux comme un dangereux nationaliste. Il est désormais clair que l’origine du nationalisme le plus nocif – l’impérialisme – vient de Poutine. Il a déclenché une guerre et je vois bien que les leaders occidentaux ne savent plus quoi faire aujourd’hui avec lui. Il me semble cependant qu’il ne faut pas ignorer le problème du non-respect des droits de l’homme en Russie, parce que ce sont des problèmes domestiques qui ont conduit Poutine à déclencher la guerre. Il l’a déclenché non pas pour protéger les Russes ou pour récupérer la Crimée, mais pour augmenter sa popularité. Celle-ci s’effritait en 2013 et il a décidé d’y remédier en déclenchant un conflit. 

– Si la justice suisse entreprend des actions contre les hauts-fonctionnaires russes, cela peut-il avoir des conséquences politiques en Russie ? Est-ce votre objectif ?

– Nous espérons que les mesures prises par les gouvernements occidentaux contre les dirigeants corrompus vont accentuer le schisme au sein de l’élite russe, entre ceux qui veulent faire des affaires honnêtement et ceux comme l'entourage de Poutine qui veulent préserver leurs pratiques douteuses et le népotisme. Nous voyons que les sanctions ont frappé un très grand nombre d’oligarques et d’hommes d’affaires, et même des hauts fonctionnaires scandaleusement enrichis. Nous espérons que la pression internationale creusera le fossé entre ces deux camps.

Lire aussi: «Ramzan Kadyrov prêt à s’occuper des "traîtres à la patrie"»

Publicité