Et si l’Union européenne n’était plus en mesure d’apporter les bonnes réponses aux défis sociaux et humanitaires que ses 28 pays membres rencontrent à l’heure de la crise migratoire? Organisée lundi 20 juin à Londres par le réseau Initiatives et Changement (ex-Réarmement moral) basé à Genève et à Caux (CH), une conférence sur l’accueil des migrants au Royaume-Uni et l’attitude des différents segments de la société britannique a mis en lumière l’envers de la solidarité communautaire vantée par les partisans du «Bremain» pour défendre le maintien du pays dans l’Union lors du référendum de jeudi.

«La réalité, qu’on le veuille ou non, est qu’une partie importante des classes populaires et de la population britannique issue de l’immigration ne comprend plus où l’UE veut en venir», explique au «Temps» l’analyste Tim Pendry de la firme de relations publiques TPPR, démissionnaire récent du Parti travailliste.

Explication: «De nombreuses décisions pour accueillir les migrants et les intégrer seraient sans doute plus faciles à prendre si nous pouvions le faire de façon souveraine. On ne peut pas nier, non plus, le fait qu’au Royaume-Uni, l’afflux massif de travailleurs est-européens a engendré des tensions qui se retournent maintenant contre ces nouveaux migrants. Ce sont bien sûr deux sujets différents. Mais les gens, eux, sur le terrain, ne le perçoivent pas comme ça.»

«Une vraie perte de repères»

Le cas de la Suisse, pays non-membre de l’UE mais partie prenante de l’espace Schengen (ce qui n’est pas le cas de la Grande-Bretagne), a plusieurs fois été évoqué. «Il faut réhabiliter le vote populaire pour le Brexit, qui n’est pas seulement une réaction populiste de rejet, confirme une universitaire d’origine indienne. Il y a, dans les quartiers où la population britannique issue de l’immigration est dominante, une vraie perte de repères. Hier, ces familles ont dû apprendre à être britanniques. Or aujourd’hui, la concurrence des Européens de l’Est est très mal ressentie dans ces milieux.»

Il est dur pour beaucoup d’immigrés de se sentir européens quand l’Union est en crise.

Principale avocate de ce malaise: la ministre conservatrice de l’Emploi Priti Patel, dont la famille indienne fut expulsée d’Ouganda sous la dictature d’Amin Dada. «Le Brexit est un réflexe identitaire qu’il faut comprendre dans le bon sens du terme, explique Nirmala Pillay, de l’Université John Moores à Liverpool. Il est dur pour beaucoup d’immigrés de se sentir européens quand l’Union est en crise.»

«Nos positions n’ont rien à voir avec celles d’UKIP»

Sur le flanc gauche du Parti travailliste favorable, lui, au statu quo, les partisans du Brexit ont hérité d’un surnom: «Lexiters» (Left Exiters). Et eux aussi regardent du côté de la Confédération: «Comme les Suisses, nous pensons que l’UE n’est pas la solution aux défis sociaux et humanitaires d’aujourd’hui», poursuit Tim Pendry. Lequel brosse un rapide tableau des deux camps dans l’électorat populaire: travailleurs du secteur public et des services en faveur du maintien, travailleurs de l’industrie en faveur du Brexit.

«Je me bats pour dire que nos positions n’ont rien à voir avec celles d’UKIP (le parti europhobe d’extrême droite), complète-t-il. Historiquement, la gauche anglaise a toujours été généreuse envers les migrants. Il y a une vraie solidarité que notre appartenance à l’UE, avec ce qu’elle implique, est en train de saborder. Cet effet induit de l’intégration communautaire et de la libre circulation des travailleurs doit être examiné d’urgence.»

La Suisse comme repère

Dans sa neutralité tout helvétique, Initiatives et Changement a d’abord voulu, à travers ce débat, poser les questions qui sont sur la table. «Il y a derrière le Brexit de vraies questions de société sur lesquelles reviendra notre forum sur une juste gouvernance, du 12 au 17 juillet à Caux», explique John Bond, coordinateur de ce symposium londonien.

Quant aux risques politiques et économiques du Brexit pour le Royaume-Uni, là aussi, la Suisse est dans la ligne de mire comme repère: «Des pays comme l’Allemagne ou la France, au-delà de leur rhétorique officielle, devront vite se poser la question, conclut Tim Pendry. Veulent-elles se couper du marché britannique? J’ai l’impression que malgré les difficultés, l’argument économique a toujours permis à la Suisse de trouver des solutions. Or le Royaume-Uni, par sa taille, a beaucoup plus d’arguments à faire valoir. Nous tenir à l’écart, voire nous punir si le peuple décide de sortir de l’UE, ce n’est pas renforcer l’Europe, c’est l’affaiblir et nous pousser encore plus à renforcer nos liens avec les Etats-Unis et l’Asie émergente au détriment du continent.»